lundi 13 mai 2019

Défilé militaire (4)


Elle était là, assise sur un banc, tout au fond de l’église.
Je me suis approché, installé tranquillement à ses côtés.
Elle m’a lancé un regard inquiet.
– Vous n’avez rien dit, hein ?
Je n’avais rien dit, non. Je n’avais ENCORE rien dit.
Il y a eu un long soupir de soulagement.
– Bon, mais si vous me racontiez ?
Qu’elle me raconte ?
– C’est votre tante qui vous corrige, n’est-ce pas ?
– Elle ? Oh, non, non !
– Qui, alors ? Un parent ? Un professeur ? Un petit ami ?
– Non plus, non !
– Qui ?
– C’est moi !
Dans un souffle.
– Vous !
Elle a croisé brièvement mon regard. Elle n’a pas répondu.
– Pour vous punir ?
– Oui.
– De quoi ?
– C’est parce que…
Elle s’est mordu la lèvre. S’est tue.
– Parce que vous ne pensez qu’à ça. Qu’aux hommes. Il ne peut pas en passer un à portée de regard sans qu’aussitôt vous vous imaginiez dans ses bras. Sans que vous vous redessiniez le corps de ses caresses. Sans que vous vous épuisiez de plaisir.


 – S’il vous plaît…
– Alors quand c’est tout un défilé militaire.
– Je vous en supplie…
– Seulement, une fois que tout est retombé, que vous avez recouvré vos esprits, la honte vous envahit. Vous vous maudissez. Vous vous traitez de vicieuse, de dévergondée, de moins que rien. Et il faut que vous vous punissiez. Vous en avez besoin. Pour tout remettre en ordre. Tout effacer. Cela vous soulage. Mais cela ne vous guérit pas. Vous recommencez.
– Je voudrais tant. Si vous saviez…
Sans me regarder. Les yeux fixés droit devant elle.
– Je peux vous y aider.
– Comment ?
– Se punir soi-même s’avère rarement efficace. On se ménage. On retient ses coups. Tandis que si quelqu’un d’autre officie…
– Je mourrais de honte.
– Ce n’en serait que plus bénéfique.
Elle a imperceptiblement frissonné.
– Vous tenez vraiment à vous débarrasser de ces mauvaises habitudes ?
– Oh, oui !
– Eh bien alors !
Je ne lui ai pas laissé le temps de reprendre ses esprits. J’ai griffonné une adresse à la hâte sur une feuille arrachée à un calepin.
– Rejoignez-moi là demain. À la même heure.
Et je m’en suis allé.


(tableau d'Istvan Szependi-Laendle)

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