lundi 31 décembre 2018

La toilette du matin


Anonyme 1890

– J’ai fait couler le bain de Madame.
– Merci, Jeanne. J’arrive.
Je m’y plonge voluptueusement. Je ferme les yeux.
Et il y a les mains de Jeanne. Presque aussitôt. Douces. Caressantes. Expertes. Sur mon visage. Sur mon dos. Qui savonnent. Qui s’emparent. Qui s’éloignent. Qui reviennent. Qui s’attardent sur mes seins. Qui en font savamment dresser les pointes.
– Jeanne…
– Si Madame veut que je remplisse correctement mon office, il faudrait que Madame se redresse.
Que je me… Oui… Voilà… Voilà…
Les fesses. Qu’elle me masse délicatement. Longuement. Entre lesquelles elle se faufile. Elle remonte de l’autre côté. Elle presse. Elle sollicite.
– Oh, Jeanne…
Elle capture mon bourgeon. Elle se l’approprie.
– Si Madame veut bien écarter…
J’écarte. Je m’abandonne. Je m’offre. Elle se fait intrusive. De plus en plus.
– Jeanne… Oh, Jeanne…
Je chavire. Et je clame mon plaisir. Sans aucune retenue.

Mais il y a ces autres matins. Ces matins où Jeanne a sa tête des mauvais jours. Où elle est froide. Distante. Où ces gestes sont secs. Saccadés. Où, en me lavant, elle me fait presque mal. Finit par me faire vraiment mal. Où tout en elle est reproche. Où elle explose.
– Madame a passé une bonne nuit ?
– Oh, mais vous savez bien, Jeanne…
– Que Madame s’est fait grimper par Monsieur, oui.
– C’est mon mari. Je ne peux tout de même pas…
Elle pince les lèvres.
– On peut toujours quand on veut.
– Je n’ai jamais de plaisir avec lui.
Ce qui est vrai. Les ressorts du sommier sont les seuls à crier. Ce sont eux qu’elle entend.
– Ce n’est pas une raison.

Cela dure en général quelques jours. Trois ou quatre. Rarement plus. Et puis tout redevient comme avant. Mais cette fois-ci… Quinze jours. Plus de quinze jours. Et elle ne semble toujours pas décidée à revenir à de meilleurs sentiments.
– Jeanne…
– Madame ?
– Si nous faisions la paix ?
Elle fait non de la tête. Non. Elle ne veut pas.
– Mais pourquoi ?
– Parce que… Madame m’a menti. Elle a eu du plaisir avec Monsieur.
Ce qui, pour une fois, est vrai. C’est la première fois depuis des années. Oh, pas un plaisir tonitruant, non. Disons, un semblant de plaisir. Parce qu’il a mis plus de temps que d’habitude pour arriver à ses fins. Alors oui, j’ai éprouvé un petit quelque chose. Un tout petit quelque chose qui n’a strictement rien à voir avec ce que je ressens quand elle s’occupe, elle, de moi. Mais comment est-ce qu’elle sait ? Je n’ai pourtant pas crié. Ni gémi. Je ne crois pas, du moins.
– Mais jamais de la vie, Jeanne ! Jamais de la vie. Vous savez bien qu’avec lui…
– Madame me ment encore.

Il se passe une autre semaine. Dix jours. Elle se montre inflexible. Intraitable. Et ses caresses me manquent. Ses doigts me manquent. Je la supplie.
– S’il vous plaît, Jeanne…
– Non.
– Mais pourquoi ?
– Parce que Madame m’a menti. Et tant que Madame n’aura pas reconnu qu’elle m’a menti.
Je renâcle un peu. Je tergiverse. Mais je finis par en passer par où elle veut.
– Je reconnais, Jeanne.
– Que vous avez eu du plaisir avec lui ?
– Oui.
– Et que vous m’avez menti ?
– Oui.
– Alors Madame doit être punie.
– Hein ? Mais vous n’y pensez pas.
– Comme Madame voudra.
Et tout, dans son ton, dans son allure, signifie que, dans ces conditions, les choses resteront en l’état. Que c’en est définitivement terminé. Que ses mains ne me parcourront plus, le matin, pour m’offrir ces délicieux plaisirs que je n’avais jamais connus auparavant. Que je veux retrouver. Dont je ne peux plus me passer. Alors oui, oui, qu’elle me punisse. Si elle veut. Comme elle veut.
Elle esquisse un imperceptible petit sourire de triomphe.
– Que Masame reconnaisse qu’elle a mérité d’être punie.
– Je le reconnais, Jeanne.
Tout ce qu’elle veut. Tout ce qu’elle voudra.

Je suis nue. À plat ventre sur son lit. Et elle me cingle. À la badine. Ça mord. Ça brûle. D’instinct, je ramène l’une de mes mains sur mes fesses pour me protéger.
– Que Madame se montre raisonnable…
Elle la saisit, ma main, elle la maintient et elle continue à taper. De plus en plus fort.
Ça fait mal. Que ça fait mal ! Je gémis. Je crie. Elle n’en tient aucun compte. Elle continue. Aussi longtemps que bon lui semble.
Ça s’arrête enfin.
– Madame ne me mentira plus ?
– Non, Jeanne, non. Je vous promets.
Elle s’assied au bord du lit. Sa main se pose, toute douce, sur mes fesses. Je m’abandonne.

samedi 29 décembre 2018

Les fantasmes de Lucie (32)


Dessin de Georges Topfer



En essayant de ramasser un CD qui était tombé, je me suis emplafonnée toute seule, comme une grande, dans le mur des Arthaud. Le mur n’a pas trop de mal, ça va, merci, mais alors la voiture ! Il y en aura pour une sacrée note. Et c’est vraiment pas le moment.
J’ai foncé chez l’assureur qui, évidemment, n’a rien voulu entendre.
– Vous n’êtes pas tous risques.
– Comment ça, je suis pas tous risques !
– Non. Ne vous sont garantis que les dommages aux tiers.
– Avec ce que je paie ! Vous manquez pas d’air.
– Ce n’est pas moi qui fixe les tarifs.
– Vous pouvez tout de même faire un geste, non ?
– Il n’en est pas question.
J’ai discuté, argumenté, menacé d’aller m’assurer ailleurs. Il n’a rien voulu entendre.
Alors, j’ai changé de stratégie. Je me suis mise en mode charmeuse. Séductrice. Enjôleuse. Il allait bien finir par craquer. Surtout que je sais qu’ils peuvent s’ils veulent. Qu’ils ont des caisses noires. Il s’est montré inflexible. J’ai passé la vitesse supérieure. J’ai sorti le grand jeu, celui auquel aucun homme, jusqu’ici, n’a jamais pu résister. En vain. Je suis repartie bredouille. Et vaincue. Quel connard ! Non, mais quel connard !

Oh, mais le soir, dansmon lit, ça se passe pas comme ça. Pas du tout. Il va voir ce qu’il va voir. On me résiste pas à moi. Jamais. Personne.
Et je retourne là-bas.
– Je vous ai déjà dit non. Inutile d’insister.
– Écoutez ! C’est de ma faute. Entièrement de ma faute. Je le reconnais bien volontiers. Et je suis tout-à-fait prête à accepter d’être punie pour ça.
Il me lance un regard interloqué.
– Punie ?
Ah, le poisson commence à mordre, on dirait.
– Mais, oui, punie. Et vous passez l’éponge.
Il fronce les sourcils.
– Comment ça ?
– Comme vous voudrez, mais enfin il n’y a pas trente-six mille façons de punir non plus.
Il hésite. Je le sens tenté. Très. Sa glotte tressaute. Alors j’en rajoute une couche.
– Ce ne sera vraiment pas une partie de plaisir pour moi, mais bon, j’assume.
C’est ce qui le décide.
– Ce sera à la canne.
S’il veut. Je m’en fous.
Il se lève. Il vient vers moi. Je l’arrête.
– Vous m’assurez que vous prendrez intégralement en charge les frais de réparation de mon véhicule ?
Il acquiesce.
– À une condition : que, de votre côté, vous acceptiez de vous soumettre à cette sanction intégralement nue.
– Marché conclu.
Et je me déshabille. Tranquillement. Sans, du moins en apparence, lui prêter la moindre attention. Lui, il suit chacun de mes gestes avec la plus extrême attention. Et il bande. Aucun doute là-dessus. Il bande comme un furieux. Je la tiens, ma revanche.
Je suis nue. Entièrement nue. Il me dévore des yeux, interminablement, avant de se décider enfin. Il m’avance une chaise, m’y fait placer un genou, poser les mains sur le dossier.
– Prête ?
Il n’attend pas la réponse. Ça siffle dans l’air. Ça s’abat. Ouche ! Le salaud ! Il y va pas de main morte.
Les coups se succèdent réguliers, méthodiques. Je crie. Je ne peux pas m’empêcher de crier. Ça l’excite. Il tape plus vite. Il tape plus fort.
– Ah, tu en voulais, ma belle ! Eh bien, tu vas en avoir !
J’en ai. Mon compte. Plus que mon compte.
Il s’interrompt brusquement. Son souffle dans mon cou. Sa voix à mon oreille.
– J’ai envie de toi.
Je me relève. Je le repousse.
– Ah, non ! Non. Ça, il n’en est pas question. Ça ne figure pas dans le contrat que nous avons passé.
Sa mine déconfite. Immensément déçue. Je jouis à la voir. Je jouis toute seule dans la touffeur de mes draps.

vendredi 28 décembre 2018

AVIS

Avis à tous ceux qui seraient dans l'incapacité de voir dessins et photos sur ce blog (comme d'ailleurs sur tous les blogs blogger). C'est un problème lié au bloqueur de publicité Adblock. Il vous suffit donc de le désactiver pour les sites que vous voulez visiter. C'est contraignant, mais ce ne sera, paraît-il, que temporaire. Les techniciens travaillent sur la question.

jeudi 27 décembre 2018

Les fessées de Blanche (8)


Elle chevauche, comme une automate, un Flamboyant extrêmement nerveux.
– Calme, Flambo, calme !
Elle est encore dans son rêve. Dont elle ne parvient pas à s’extirper. Dont les images l’obsèdent. Tout en paraissait si réel.
Sylvain toussote.
– Ce jeune homme est venu. Je lui ai dit que vous aviez un empêchement. Et de quelle nature il était.
– Merci, Sylvain.
– Il paraissait déçu.
Un coup de fusil résonne dans les lointains. Elle sursaute. Un autre.
– Vous croyez qu’il y aura la guerre ?
– J’en ai bien peur, Mademoiselle…
Elle frissonne.
– Vous êtes sûr ?
Il hausse les épaules.
– Sûr, on ne peut pas. Mais c’est, malheureusement, on ne peut plus vraisemblable.
Son cœur s’affole dans sa poitrine. Gontran ! Non, il ne mourra pas. Il ne peut pas mourir. Et si son rêve avait raison ? Si ça dépendait d’elle ? Non. Bien sûr que non ! C’est stupide. Et pourtant ! Elle sait qu’il faut qu’elle fasse quelque chose pour lui. Elle le sent. Quelque chose qui lui coûte. Beaucoup. Il faut. On lui en tiendra compte. Forcément. On ne pourra pas quelque part ne pas lui en tenir compte.
Encore des coups de fusil. En rafale, cette fois.
Oui, il faut. S’il lui arrivait quelque chose, par sa faute, elle ne se le pardonnerait pas.
– Sylvain ?
– Oui, Mademoiselle Blanche…
– Que pensez-vous de mon comportement ?
– Votre comportement ?
– Avec Gontran.
– Je n’ai pas à juger les faits et gestes de Madame.
Elle descend de cheval.
– Répondez-moi ! Franchement. Je vous en prie instamment.
Lui tend les rênes.
– J’ai déjà donné mon opinion à Mademoiselle. Toute faute mérite châtiment.
Elle respire un grand coup. Et elle se lance.
– Je dois convenir que vous avez raison. Entièrement raison.
Elle s’éloigne, se retourne.
– Il n’y a que vous qui soyez au courant. Il n’y a que vous à qui je puis adresser cette requête. Vous me châtierez, Sylvain !
– Comme Mademoiselle voudra…
Elle s’enfuit.

Il se montre ardent. Beaucoup plus encore que d’habitude.
– Tu me fais mourir…
– Du moment que c’est de plaisir…
Et il repart à l’assaut. Trois fois. Quatre fois. Elle s’endort contre lui, épuisée, dans l’odeur entêtante du foin.

Quand elle se réveille, Gontran n’est plus là. Mais il y a Sylvain. Près d’elle. Au-dessus d’elle. Une cravache à la main.
– Si Madame veut bien se retourner…
Elle obéit.
– Et relever sa robe.
Elle lui présente sa croupe dénudée. La cravache s’y abat avec force.
Elle gémit.
D’autres coups. Une dizaine. Réguliers. Espacés. Elle crie. Elle se contorsionne. Elle hurle.
Encore deux. Encore trois. Il s’arrête.
– Merci, Sylvain, merci.

lundi 24 décembre 2018

Le fantasme de Bastien


Dessin de Carman

– Si je puis me permettre, j’aurais une requête à adresser à Madame…
– Je vous écoute, Léonie.
– C’est un peu difficile. Très, même. C’est au sujet de Bastien, mon amoureux.
– Si vous escomptez que nous le prenions à notre service…
– Oh, non, Madame, non ! La place qu’il occupe chez monsieur le baron Rheims lui convient tout à fait. Il n’envisage pas le moins du monde d’en changer.
– Vous m’intriguez. De quoi s’agit-il donc ?
– C’est que… je lui ai menti. Je lui ai dit que Madame me… me corrigeait.
– En voilà une idée !
– Qui le rend très amoureux, si vous saviez !
– Ne s’étonne-t-il donc point de ne jamais voir la moindre trace de coups sur votre postérieur ?
– Il en voit, Madame, il en voit. Parce que, pour l’amour de lui, je m’en administre moi-même. En cachette.
– Et en lui faisant croire qu’ils sont de mon fait. Ben, c’est du joli !
– Je suis désolée.
– Ah, vous pouvez. Et donc, si je vous comprends bien, ce que vous attendez maintenant de moi, c’est que je vous fouette réellement. Et que ce soit devant lui…
– Voilà, oui ! Si vous saviez comme il y tient, le pauvre. C’est sans arrêt qu’il m’implore, qu’il me supplie.
– Eh bien, soit !
– Oh, merci, Madame, merci !
– Et le plus tôt sera le mieux. Alors ce tantôt…
– Je suis à la disposition de Madame.

* *
*

– Que faites-vous donc là, Bastien, dissimulé derrière cette fenêtre ?
– Rien, Madame, rien.
– À qui voulez-vous faire croire ça ? Mais entrez donc, ne restez pas sous la pluie, vous allez prendre froid. Entrez et dites-moi… Vous venez souvent faire ainsi le guet dans mes plates-bandes ?
– Je jure à Madame que…
– Ne vous parjurez pas ! Avouez plutôt. Et ce, dans votre intérêt.
– Quelquefois. Rarement.
– Vous mentez. Vous êtes là tous les jours. Ou quasiment. En espérant me voir enfin orner le postérieur de votre belle de traînées rougeoyantes du plus bel effet. En vain. Parce que je ne l’ai, jusqu’à présent, jamais corrigée. Elle vous a menti, Bastien. Elle vous a menti de façon éhontée. Ce qui, vous en conviendrez, ne saurait demeurer impuni.
– C’est comme Madame voudra.
– Fort bien. Alors, troussez-vous, Léonie ! Mieux que ça ! Plus haut ! Et plus bas ! Découvrez-nous tout à fait votre petit derrière. Et excusez-vous !
– Je demande pardon à Madame…
– De quoi donc ?
– D’avoir laissé croire à Bastien que Madame me battait.
– Vous devriez avoir honte.
– J’ai honte. Oh, mais que Madame me fait mal !
– C’est le but.
– Vraiment très mal.
– Vous devriez en être ravie. Votre ami est manifestement aux anges.
– Oh, Madame ! Oh, Madame !
– Vous savez que vous avez une très jolie voix ? Il serait criminel de ne pas lui faire donner sa pleine mesure. Nous allons nous y employer.

* *
*

– Bastien était satisfait ?
– Très, Madame, très.
– Et vous aussi, à ce qu’il semble. Vous avez miaulé toute la nuit. Au point d’empêcher toute la maison de dormir.
– Que Madame me pardonne !
– Il y a tout de même des limites à ne pas dépasser, Léonie.
– Je suis désolée.
– Vous pouvez. C’est la moindre des choses. Mais c’est loin d’être suffisant. Et une petite correction, par dessus celle qui vous a été administrée hier, me semble à l’évidence s’imposer. Non, vous ne croyez pas ?
– J’en passerai par où Madame voudra.
– Fort bien. Eh bien, allez, alors, déculottez-vous !

samedi 22 décembre 2018

Les fantasmes de Lucie (31)


Dessin de Louis Malteste



En surfant de ci de là sur Internet, je suis tombée sur cette annonce :
« Artiste peintre recherche modèles féminins pour réalisation d’un projet sur le thème de l’astrologie. Exposition prévue au Petit Palais. »
Et pourquoi pas ? Sans me vanter, j’étais pas si mal fichue que ça. L’astrologie m’avait toujours interpellée. Et la perspective d’une multitude de visiteurs défilant, admiratifs, devant des tableaux pour lesquels j’aurais posé n’était pas pour me déplaire.
J’ai hésité. Un peu. Pas bien longtemps. Pour la forme. Et je me suis lancée.
La réponse ne s’est pas fait attendre.
« Le mieux, c’est que nous nous rencontrions pour en discuter de vive voix, non ? Alors, si vous le voulez bien, rendez-vous demain, à quatorze heures, au Lutèce, boulevard Saint-Michel. »

Il était déjà là.
Main tendue par-dessus la table. Sourire de bienvenue convenu.
– Qu’est-ce que vous buvez ?
Et il a parlé. Parlé sans discontinuer près d’une heure durant. D’abord de lui. De son livre. Dont il a négligemment déposé le manuscrit sur le bord de la table.
– Le contrat est signé. Il sort en juin prochain.
De son œuvre. Qui se trouvait exposée dans différents musées à travers le monde. À Philadelphie. À Vienne. À Venise. Ailleurs encore.
Mouais… Ça commençait à sentir le mytho à plein nez, tout ça !
De son projet.
– Que je vous explique… Il va s’agir, pour moi, d’illustrer chacun des signes du zodiaque par des figures allégoriques qui apparaîtront de plus en plus dénudées au fur et à mesure qu’on progressera sur la roue. Vous êtes de quel signe ?
– Poissons.
Il a esquissé un imperceptible petit sourire de gourmandise.
– Le dernier. Le seul que je représenterai intégralement nu. Ça ne vous pose pas de problème au moins ?
– Non. A priori aucun.
Ça m’en posait d’autant moins que c’était cousu de fil blanc son truc, que je voyais clair dans son jeu, qu’il me prenait pour une lapine de trois semaines, qu’il y aurait jamais d’exposition, sans doute jamais de tableau et que tout ça, c’était un prétexte pour me faire foutre à poil.
– Bon, mais que je vous précise comment je travaille… Sur photos… Uniquement sur photos…
Ben, voyons !
– C’est mieux. Beaucoup mieux. Plus de ces interminables séances de pose épuisantes pour le modèle.
C’est ça ! Et tu te branles sur les photos. Et, éventuellement, tu les balances sur Internet. Quant au tableau, on en verra jamais la couleur. Non, mais prends-moi bien pour une bille !
– Cela étant, je ne vous promets rien. Parce que je ne vous cacherai pas que j’ai reçu de très nombreuses candidatures. Dont quatre ou cinq Poissons. Il y en aura sans doute d’autres. Le choix va être cornélien.
Il s’est levé.
– Je vous tiendrai au courant dès que ma décision sera prise.
M’a serré la main, l’a retenue un peu plus longtemps qu’il n’aurait fallu.
– Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, mais il y a de fortes chances pour que ce soit vous qui soyez retenue.
Évidemment que je serai retenue. Évidemment ! Et les autres aussi. Toutes celles qu’il pourra. Pour se constituer une jolie petite collection. Pauvre type, va !
Trois jours après, j’avais la réponse. Positive, bien sûr. Donc… Eh bien donc, il m’attendait pour une première séance de photos.
Il m’attend encore.

J’y vais pourtant. En imagination. Le soir, dans mon lit.
Il me reçoit dans un atelier immense aux larges baies vitrées qui donnent sur les toits de Paris. Il y a des toiles un peu partout. Des vierges. Des ébauchées. Des terminées.
Comme quoi, ma petite Lucie, faut pas juger avant de savoir.
Il me sourit.
– Décidée ?
– Oh, oui, oui !
– Eh bien alors, je vais vous demander de bien vouloir vous déshabiller.
Il me regarde faire. Avec un intérêt manifeste. Mais cela ne me dérange pas, ne me dérange plus maintenant que je sais qu’il est véritablement artiste peintre. J’y prends même un certain plaisir. Et je fais durer. Je replie soigneusement mes vêtements, un à un. Je les dépose sur une petite table, près d’un chevalet. Quand il ne me reste plus que ma culotte, je fais mine d’hésiter. Il me fait signe que oui, ben oui, elle aussi…
Elle aussi. Et je reste là, bras ballants. Sans trop savoir quoi faire de moi-même.
Il ne dit rien. Il ne fait rien. Il me regarde. Et sourit encore.
– Je ne regrette pas mon choix. Vous avez un corps magnifique.
Je rougis.
– Merci.
– Bon, mais allez, au travail !
Il me fait prendre la pose, vient modifier la position de mon bras, celle de ma tête, prend du recul, fronce les sourcils, revient, recommence. Me déplace une jambe, la cuisse.
– Là ! Ne bougez plus !
Et il me photographie. Il me mitraille. Dix bonnes minutes durant.
– C’est bon ! J’ai ce qu’il me faut.
– C’est tout ?
– Ben oui, c’est tout, oui. Je vous recontacterai si nécessaire. Et, bien entendu, dès que j’aurai mis la dernière main au tableau.

Il se passe du temps. Beaucoup de temps. Des semaines. Des mois. Jusqu’à ce qu’enfin, un beau matin, le téléphone sonne.
– Vous pouvez faire un saut à l’atelier ?
Si je peux ? Et comment que je peux !
– J’arrive.
J’y cours. J’y vole.
Il a l’air un peu embarrassé.
– Si je vous ai demandé de venir, c’est que j’ai un petit souci. J’ai été amené à modifier sensiblement la façon dont je conçois mon projet. À lui donner une autre orientation.
Une autre orientation ? Mon sang ne fait qu’un tour. C’est-à-dire ? Il ne va pas me remplacer au moins ?
– Oui. De la façon dont je perçois maintenant les choses, le personnage qui représente le signe des Poissons, se sera vu administrer quelque temps auparavant une cuisante fessée.
– Une fessée !
Mon cœur ne fait qu’un bond dans ma poitrine. Une fessée ! Quel bonheur ! Une fessée !
Il se méprend sur le sens de mon cri.
– Mais si cela vous pose le moindre problème…
– Oui, enfin non. Si. Oui. Non. Je sais pas. Il faudrait que quoi ?
– Que, dans un souci de réalisme, vous consentiez…
– Ah…
J’en crève d’envie, mais je ne veux pas rendre les armes trop vite. Je ne veux pas qu’il s’aperçoive, qu’il se doute. Alors je fais mine d’hésiter. De m’y résoudre malgré moi.
– Si c’est nécessaire…
– Ça l’est…
– Ça fait très mal ?
Il se veut rassurant.
– Un peu, mais pas tant que ça. Et puis ça ne durera pas bien longtemps. Juste le temps que votre fessier prenne la coloration appropriée.
Je finis par consentir.
– Bon, ben allez alors !
Il ne me laisse pas le temps de changer d’avis.
– Il faudrait que…
Que je me déshabille. Oui. Bien sûr. Évidemment… Je me déshabille.
Il avance une chaise, il m’attire en travers de ces genoux et il tape. Il tape et il fait pas semblant, le salaud ! Il y met tout son cœur. Ça brûle. Ça résonne. Ça cuit. Ça m’explose sur le derrière. Ça m’envahit. Je gémis. Je feule. Le plaisir m’envahit. Il s’arrête quelques fractions de seconde.
– Ah, tu aimes ça ! Eh bien, tu vas en avoir !
Et il reprend de plus belle. C’est une tornade. Un raz de marée de jouissance.

jeudi 20 décembre 2018

Les fessées de Blanche (7)


Il y a sa mère. Installée dans le grand salon.
– Mais tu es en pleine forme, dis-moi ! Tout épanouie. Tout en beauté. Tu ne trouves pas, Charles ?
Son père trouve, lui aussi, oui.
– Fais-toi voir !
Elle lui prend la main, la contemple longuement, s’attarde sur le ventre.
– Est-ce que, par hasard, tu ne serais pas ?
Enceinte ? Elle espère bien que non. Il ne manquerait plus que ça.
– C’est ce qui pourrait t’arriver de mieux. Depuis le temps.
Elle leur échappe.
– Excusez-moi ! Quelques ordres à donner pour le repas.

Qui se prolonge interminablement.
Pierre pense que si le Titanic avait été construit par des ouvriers français jamais il n’aurait coulé.
– Les Anglais ne nous arrivent pas à la cheville. Dans quelque domaine que ce soit.
Et son père qu’il y aura la guerre.
– C’est inéluctable. Guillaume II la veut.
Elle frissonne. La guerre. Gontran. Qui a dû l’attendre. Que Sylvain a très certainement prévenu – du moins l’espère-t-elle – de l’arrivée intempestive de ses parents. La guerre ! Gontran ! Et si… N’y pas penser. Surtout n’y pas penser. Gontran ! Son Gontran !
Son père et son mari vantent à qui mieux mieux les qualités professionnelles de maître Baldourin.
– Un notaire hors pair.
– À qui on peut confier ses affaires les yeux fermés.
Sa mère fait la moue, plisse le front.
– Il n’empêche que sa femme…
Ils opinent du chef, font chorus.
– Se comporte d’une façon parfaitement indigne, je vous l’accorde…
– Une femme de son âge. De son rang. Aller se compromettre avec un gamin !
– Pour lequel elle a déjà dépensé, paraît-il, des cents et des mille.
– Au su et au vu de tout le monde.
– On se demande ce que ce pauvre Baldourin attend pour y mettre bon ordre.
– Il l’aime, que voulez-vous ! Il l’aime !
– Ce qui ne saurait tout justifier.
– Il y a effectivement des comportements qui ne sauraient être tolérés. Quelles que soient les circonstances.
Les yeux de sa mère lancent des éclairs.
– Ce qu’elle mériterait une femme comme elle… Ce qu’elle mériterait, c’est d’être fouettée d’importance en place publique. Voilà, ce qu’elle mériterait !

Elle se réveille en nage, haletante, le cœur battant.
Elle a rêvé. Un épouvantable cauchemar. Sa mère hurlait…
– Toi aussi ! Toi aussi ! Tu n’es qu’une catin !
Son visage était distordu par la haine.
– Le fouet, ma fille ! Le fouet ! Toute nue ! En place publique !
Gontran surgissait alors de nulle part, en uniforme de soldat.
– Je pars ! C’est la guerre…
Elle s’accrochait à lui.
– Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Sa mère lui tapait sur les doigts, la contraignait à le lâcher. À le laisser partir. Elle riait.
– Tu ne le reverras pas ! Tu ne le reverras jamais ! Il va mourir…
Mais il y avait Sylvain. Qui prenait sa défense. Qui la réconfortait.Qui la rassurait.
– Non, il ne mourra pas, non ! À une condition…
Il brandissait la cravache.
Elle s’agenouillait. Elle se dénudait les fesses. Elle les lui offrait.
– Sauve-le, Sylvain, sauve-le !

lundi 17 décembre 2018

Bijoux


Dessin de Dagy

– Où sont mes bagues ?
– Vos bagues ? Quelles bagues ?
– Celles que j’avais posées là, dans la petite soucoupe, à l’entrée.
– Je les ai pas vues.
– Faites bien l’innocente ! Vous me les avez volées, hein, c’est ça ?
– Moi ?
– Vous, oui !
– Mais jamais de la vie !
– Bien sûr que si ! Ce qui va vous coûter cher. Parce que, si je ne m’abuse, vous avez déjà été condamnée pour des faits de même nature. À la prison. Avec sursis.
– C’est une vieille histoire.
– Pas si vieille que ça…
– Je vous jure que je n’ai pas volé vos bagues. Je vous le jure.
– Oui, oh, alors ça ! Qui a bu, boira. C’est bien connu. Et, de toute façon, je vous ai vue faire, de mes yeux vue. Par la petite fenêtre, là-bas. C’est d’ailleurs ce que je dirai aux enquêteurs. Sous la foi du serment. Parce que vous n’allez pas vous en tirer comme ça : je vais porter plainte.
– Vous pouvez pas faire ça !
– Je vais me gêner…
– Si je suis reconnue coupable, mon sursis va sauter.
– Il fallait y réfléchir avant.
– Mais je suis innocente, comment faut vous le dire ? Je suis innocente.
– Ça, il vous faudra le prouver ! Et je peux vous assurer que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que vous n’y parveniez pas. Ce qui me sera d’autant plus facile qu’avec les antécédents que vous avez… Bon, mais assez perdu de temps ! Assez discuté ! Je m’en vais, de ce pas, vous dénoncer aux gendarmes.
– Non, attendez !
– Que j’attende ? Mais que j’attende quoi ?
– Je ferai tout ce que vous voudrez. Mais pas les gendarmes ! Je vous en supplie, pas les gendarmes !
– Je suis pas mauvaise fille, au fond, vous savez ! Et je ne tiens pas spécialement à vous enfoncer. Mais reconnaissez quand même que ce serait vous rendre un très mauvais service que de passer l’éponge. Vous méritez une sanction, c’est indéniable. Ne serait-ce que pour vous dissuader de recommencer. Alors voilà ce que je vous propose : je vous flanque une bonne fessée et tout ça reste entre nous. Il y aura pas de suites.
– Une fessée, mais…
– C’est à prendre ou à laisser. Et décidez vous. Vite. On va pas y passer la journée.

* *
*

– Bon, ben voilà ! Vous voyez que c’était pas la mer à boire. En tout cas, ça lui a donné de très très belles couleurs à votre joufflu. Ah, si, si ! Et j’ai adoré la jolie petite chanson que vous nous avez poussée. Vous y avez mis tout votre cœur. Quant à votre jeu de jambes, un véritable délice… Non, j’ai passé, quant à moi, un excellent moment. Pas vous ?
– Je les ai pas volées vos bagues, vous savez…
– Mais oui que je le sais ! Bien sûr que je le sais. Elles sont dans ma poche. Mais ça faisait des mois et des mois que je rêvais de vous mettre le derrière à l’air et de vous le tambouriner. Une opportunité s’est présentée. Je l’ai saisie. C’est de bonne guerre, non ? D’autant qu’avec vos antécédents, je jouais sur du velours…

samedi 15 décembre 2018

Les fantasmes de Lucie (30)

Franz Von Stuck


Je me suis décidée d’un coup. En montant sur la balance. En en redescendant plutôt. Il fallait que je fasse quelque chose. Il fallait vraiment que je fasse quelque chose. J’ai fouiné un peu sur Internet. Et j’ai arrêté mon choix sur le Pilates. Je savais pas ce que c’était, mais ça avait pas l’air mal. comme truc. Il y en avait un pas très loin de chez moi. En plus. Ça coûtait rien d’aller y faire un tour. Et ça n’engageait à rien.
J’ai foncé. Parce que je me connais. Si je ne prends pas aussitôt le taureau par les cornes, je diffère, je m’invente des prétextes et, au final, c’est un coup d’épée dans l’eau. Donc, toutes affaires cessantes, je me suis précipitée là-bas. Où je suis tombée sur deux types, deux forces de la nature. LE mâle, tel qu’on le rêve toutes. Puissant, sûr de lui, de sa force, de son pouvoir de séduction. Qui te donne envie de te réfugier contre lui et de t’abandonner. Bref…
Il y en a eu un des deux…
– Moi, c’est Ludo…
Qui m’a tout de suite prise en mains pour m’expliquer la philosophie de la méthode. Il m’a parlé d’équilibre postural, de core, d’équilibre des forces. Je n’y comprenais rien. Ou, plutôt, je n’écoutais rien. J’étais fascinée par ses yeux, d’un bleu improbable, par ses muscles qui saillaient sous son tee-shirt, par sa voix, grave et veloutée.
L’autre, derrière, s’impatientait. Il a profité de ce que le portable de son collègue a sonné, de ce qu’il s’est éloigné pour prendre l’appel.
– Et moi, c’est Stephen…
Lequel Stephen m’a emmené dans une grande salle sur le côté, jonchée d’une multitude de tapis et s’est lancé dans de grands discours sur les « reformers », les « barils » et les « tables trapèzes ». Je regardais ses lèvres, si sensuelles, ses mains, ses bras que je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer se refermer sur moi et j’avais des frissons qui me couraient tout au long de l’échine.

Ludo, est revenu. Et lui a sèchement coupé la parole.
– J’avais pas fini de lui expliquer…
– Moi non plus j’ai pas fini…
Et il a continué.
Mais l’autre ne s’est pas avoué vaincu pour autant.
– Tu permets ?
Il m’a prise par le coude et a voulu me ramener dans la première salle.
Stephen l’en a empêché. En me retenant par l’autre coude.
Ils se sont mesurés du regard. Et j’ai vraiment cru qu’ils allaient se battre. Pour moi.
L’arrivée d’un troisième larron, vraisemblablement leur chef, a aussitôt mis fin à l’affrontement. Ils m’ont lâché.
Il m’a souri.
– Intéressée par le Pilates, Mademoiselle ? Ils vous ont un peu expliqué ? Oui ? Je ne voudrais pas avoir l’air de vous forcer la main, mais c’est une méthode d’une grande efficacité, vous savez. Aussi bien pour le corps que pour l’esprit.
– Je suis tentée, j’avoue !
– Réfléchissez ! Prenez tout votre temps ! Et puis revenez quand vous serez décidée.
Un dernier petit coup d’œil sur Ludo et Stephen qui, tout au fond là-bas, se tournaient ostensiblement le dos.
Je reviendrai. C’est sûr, je reviendrai.

Je ferme les yeux et je les retrouve. Ludo. Stephen. Leurs regards sur moi. Avides. Boursouflés de désir. Stephen. Ludo. Ils me veulent. L’un comme l’autre. Ils sont prêts à tout pour ça. Je suis la femelle dans laquelle ils éprouvent l’impérieux besoin de déverser leur semence. Ils se toisent. Ils se provoquent. Ils vont se jeter l’un sur l’autre. Ils sont nus. Moi aussi. Qu’ils me voient. Qu’ils me désirent au point de risquer leur vie pour moi. Que plus rien d’autre ne compte, pour eux, que cet irrépressible besoin d’être en moi.
Ils se ruent l’un sur l’autre avec des hurlements de bêtes fauves. Ils s’empoignent. Leurs yeux, qu’ils lèvent de temps à autre vers moi, jettent des éclairs. Le combat va être sans merci. Ils roulent à terre, l’un sur l’autre, soulevant un nuage de poussière. C’est Stephen qui a le dessus. Il maintient solidement son adversaire au sol. Agenouillé sur lui, il le bourre de coups. Mais, dans un grand sursaut de rage, Ludo parvient à échapper à son étreinte, prend à son tour le dessus. C’est un combat sans merci. Et longtemps indécis. Ludo. Stephen. Stephen. Ludo. Le vainqueur sera à moi.

Stephen reste à terre. Il ne se relève pas. Il essaie pourtant. Il ne peut pas. Il n’en a plus la force. Ludo l’abandonne à son sort. Il vient vers moi. Sa queue est dressée, palpitante. Je lui ouvre les bras. Je le veux, mon vainqueur. Je lui ouvre les cuisses. Il me pénètre, dans un grand râle de triomphe. Et va chercher sa récompense. Son plaisir. Le mien me laisse épuisée au creux de mes oreillers.

jeudi 13 décembre 2018

Les fessées de Blanche (6)


Elle jette un coup d’œil à la pendule, quitte son fauteuil.
– Bonne nuit, mon ami !
Pierre lève la tête de son journal.
– Puis-je venir vous rejoindre ?
Elle s’immobilise. Lui sourit.
– Mais certainement !
Quatre mois, presque cinq, qu’il ne le lui avait pas demandé. Il fallait bien que cela finisse par arriver.
Elle referme la porte, soupire. Un mauvais moment à passer.

Un très mauvais moment.
Il y a cette insupportable odeur de tabac. Son souffle dans son cou. Il y a ses mains sur elle, adipeuses, suintantes. Son sexe qui la pénètre d’un coup. Qui entreprend son va-et-vient. Il ahane. Il se vide. Il retombe.
– C’était bien, chère amie ?
– C’était parfait.
Il arbore un sourire satisfait. Il se lève. Il regagne sa chambre.
Elle se précipite dans la salle de bains.

– Mademoiselle a pleuré.
– Mais non, Sylvain, non ! Une poussière.
Si, elle a pleuré. Bien sûr que si ! Toute la nuit.
Il se tait. Ils se taisent.
Un grondement de tonnerre se fait entendre au loin.
– Mademoiselle se sent coupable.
Comment il sait ? Mais comment il sait ?
Il ne la regarde pas. Il poursuit, imperturbable.
– Oui, elle se sent coupable. Parce que Monsieur Pierre lui assure une existence confortable. Parce qu’elle n’a rien d’autre à faire, de toute la journée, que de donner des ordres à sa cuisinière. Que de monter à cheval. Que d’aller errer, de magasin en magasin pour y acquérir tout ce qu’il lui semble bon d’acquérir. Et comment le remercie-t-elle du luxueux train de vie qu’il lui assure ? En se pâmant de plaisir dans les bras d’un autre.
– Je…
– Vous vous sentez néanmoins coupable. Et c’est tout à votre honneur. Vous vous sentez d’autant plus coupable que vous vous savez totalement incapable de mettre un terme à cette relation.
Il lit en elle. Il lit en elle à livre ouvert.
– Et que l’éducation que vous avez reçue ne vous prédispose guère à vous absoudre d’une faute dont vous savez qu’elle est, dans le cadre du mariage, l’une des plus graves qui soient.
Elle voudrait parler. Elle voudrait lui dire…
Il ne le lui en laisse pas le loisir.
– Cette culpabilité, vous allez, au fil du temps, la ressentir de plus en plus vivement. À tel point que, par moments, elle vous sera parfaitement insupportable. Une chose , et une seule, pourra mettre un peu de baume sur les souffrances qui seront alors les vôtres. Et qui le sont peut-être déjà…
Elle tourne la tête vers lui.
Il prend tout son temps. Pour descendre de cheval. Pour l’aider à descendre du sien.
Il la fixe droit dans les yeux.
– Toute faute mérite châtiment. C’est à ce prix seulement qu’on peut retrouver un peu de sérénité. Et de tranquillité d’esprit.
Il brandit sa cravache. Qu’il fait claquer plusieurs fois en l’air.
Elle se détourne. Sans un mot.

lundi 10 décembre 2018

Rencontre…


Dessinateur allemand inconnu.

Je l’ai croisée par hasard dans le hall de l’hôtel. Une inconnue qui m’a tout aussitôt enfermée dans son regard. Qui m’a obligée, confuse, à baisser le mien. Une inconnue qui a tout de suite su qu’elle pourrait me plier à sa volonté, faire de moi ce que bon lui semblait, sans coup férir, sans que je sois en état de lui opposer la moindre résistance. Et elle a délibérément pris possession de moi.

Quand je suis descendue au restaurant, à midi, que les portes de l’ascenseur se sont ouvertes, je me suis trouvée, comme par hasard, nez à nez avec elle. Elle ne m’a pas laissée sortir. Elle m’a délibérément barré le passage. Forcée à reculer. Fait remonter en sa compagnie.
– Un petit voyage… Paraît que ça forme la jeunesse.
Et elle a ri. D’un rire moqueur. Elle a ri et elle m’a détaillée. Des pieds à la tête. De la tête aux pieds.
– Vous rougissez… Vous êtes troublée.
Je n’ai pas répondu. J’ai baissé la tête.
Ça s’est arrêté en haut.
– Vous n’êtes pas pressée ?
Je n’étais pas pressée, non. Pas du tout.
– Et quand bien même vous le seriez… Je m’en fiche complètement.
Et elle nous a fait redescendre, puis remonter. Redescendre encore. Encore remonter.
– Ça vous plaît ?
Elle m’a relevé le menton. Du bout de l’index.
– Vous êtes d’un naturel très docile. Mais on pourrait vous rendre bien plus obéissante encore.
Elle a laissé les portes s’ouvrir.
– Ce qu’on va faire d’ailleurs. Rejoignez-moi dans ma chambre ce soir. À dix heures. Sans faute. Sinon…
Et elle m’a plantée là.

* *
*

J’ai frappé. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. La porte s’est enfin ouverte.
– Revenez dans une heure !
Juste le temps d’apercevoir quelqu’un. Un homme. Son mari ? Et elle me l’a claquée au nez. Comme faisait Solange. Exactement comme faisait Solange. Un frisson m’a parcourue toute. Et une bouffée de plaisir m’a voluptueusement traversée.

À onze heures, quand je suis revenue, elle m’a encore fait patienter, une bonne dizaine de minutes, devant la porte, avant de m’inviter enfin à entrer.
Elle était en train d’écrire, assise à une petite table, en face du lit. Elle ne s’est pas interrompue. Lui, il n’avait pas bougé de son fauteuil. Il envoyait de grandes volutes de cigare au plafond. Il m’a longuement regardée ne pas savoir quoi faire de moi-même, mal à l’aise, décontenancée.
– Bon !
Elle a reposé son stylo. S’est levée. Elle s’est saisie d’une cravache dans son sac. Approchée.
– Bon ! Alors, d’abord, pour commencer, vous allez nous montrer comment vous êtes faite. Vous m’enlevez ça !
Et elle a passé le bout de la cravache entre deux des boutons de mon corsage.
– Exécution !
Exécution. J’ai déboutonné, fait glisser, rejeté derrière moi.
– Ça aussi !
Le soutien-gorge. Qui a suivi le même chemin.
– Eh bien, voilà ! Eh, mais c’est qu’il y a du volume, là, mine de rien ! Et que ça se tient, tout ça !
Elle en a effleuré les pointes du bout de la cravache.
– Qu’est-ce t’en penses, toi, Léon ? Pas mal, non ?
Il a émis un sourd grognement de satisfaction.
– Tu reluques, hein, vieux cochon !
Elle m’en a pris un en main, l’a soupesé, redessiné. En a fait dresser la pointe, du bout du pouce. En a approché ses lèvres. S’est ravisée.
– Je pourrais m’amuser, si je voulais. Mais j’en ai pas vraiment envie. Non ! Enlève le reste plutôt ! Et grouille !
La jupe. La culotte.
– Les chaussures !
Les chaussures. L’une après l’autre.
– Le chapeau !
Elle ne m’a pas laissé le temps de le retirer. Elle l’a elle-même fait sauter. Avec le manche de la cravache.
Nue.
– Vous savez que vous êtes pas mal foutue du tout ?
Toute nue.
– Profites-en, Léon. Toi qu’aimes les chattes bien fournies, t’es servi !
Elle a fait courir la cravache tout au long de mes cuisses. L’une après l’autre. J’ai frissonné. Elle l’a glissée entre elles.
– Écartez !
J’ai obéi.
Elle s’est faite précise. Intrusive.
– Vous aimez ?
Un peu plus encore.
– Oui, vous aimez ! Vous dégoulinez…

Elle s’est brusquement interrompue. M’a giflée. À toute volée.
– Vous n’avez pas honte, grande dégoûtante ? Et devant mon mari en plus… Tournez-vous ! Allez !
Elle a pesé sur mes épaules. De tout son poids. M’a obligée à m’agenouiller.
– Tu les trouves comment ses fesses, Léon ?
Il a vaguement borborygmé quelque chose.
– Oui, hein ? Oh, mais on va leur donner de belles couleurs. On va bien les zébrer. Tu vas aimer, tu vas voir !

samedi 8 décembre 2018

Les fantasmes de Lucie (29)

Dessin d'Achille Deveria


Minuit et demi ! Qui pouvait bien appeler à une heure pareille ?
– Lucie ? C’est Cordelia…
– Ah, c’est toi ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
– Non, rien. C’est juste que j’arrive pas à dormir.
– Et tu me réveilles pour me dire ça ?
– Oui… Enfin, non ! Je pensais que peut-être tu pourrais continuer à me raconter l’histoire du gode que je t’ai offert, là…
– Maintenant ?
– Ça fait trois heures que je pense qu’à ça…
– On va être fraîches demain matin.
– Oh, allez, va ! S’il te plaît…
– Bon, mais vite fait, alors !
– Promis ! Vas-y, je t’écoute !
– La femme du cantonnier, tu penses bien qu’on les lui a pas laissés, ses joujoux, après ! On s’est empressé de les lui subtiliser.
– Qui ça ?
– Les gendarmes. Qui ne savaient pas trop quoi en faire. Qui ont fini par les jeter, au grenier, dans les tiroirs d’un meuble abandonné là depuis belle lurette. Ce meuble, bien des années plus tard, quand il a été décidé de restructurer complètement les locaux, a fait partie d’un lot vendu, pour une bouchée de pain, à un brocanteur. Lequel brocanteur, surchargé de travail à ce moment-là, les a stockés dans un coin en attendant d’avoir le temps de s’en occuper. Et c’est là que les a découverts, par hasard, en chinant, en ouvrant les tiroirs, la femme d’un officier de marine. Le nôtre de gode lui a aussitôt tapé dans l’œil. Ah, quelles somptueuses soirées elle pourrait passer en sa compagnie, si elle l’avait, pendant que son marin de mari courrait les mers ! Il le lui fallait. Il le lui fallait absolument. Oui, mais aller tranquillement en demander le prix au brocanteur ? C’était inconcevable. Inimaginable. Elle en mourrait de honte. Elle était sur le point de renoncer, la mort dans l’âme, quand une cliente est entrée, qui a aussitôt accaparé toute l’attention du commerçant. L’occasion était trop belle. Une véritable bénédiction ! Il ne lui a fallu qu’un instant pour entrouvrir son sac et y glisser, le cœur battant, l’objet de toutes ses convoitises.
– Oh, ça mérite, ça ! Rien que ça, ça mérite. Et comment !
Dix minutes plus tard, elle était rentrée. Le temps de prévenir sa belle-mère : « J’ai une migraine épouvantable, belle-maman, je vais m’allonger. Qu’on ne me dérange pas. Sous aucun prétexte. » et elle courait s’enfermer dans sa chambre où elle a fait fort intimement connaissance avec le produit de son larcin. Pour sa plus grande satisfaction.
– Comme je la comprends !
– Quelles nuits torrides elle a vécues en l’absence de son commandant de bord d’époux qui ne lui avait, de toute façon, jamais vraiment donné de plaisir ! Ah, c’est un domaine dans lequel il n’était guère doué, le pauvre !
– Comme la plupart des mecs.
– Ce qui ne l’empêchait pas, le cher homme, d’avoir des idées très arrêtées sur le sujet. De camper sur des positions morales extrêmement rigides. Qui, pour lui, allaient de soi. Étaient les seules possibles. Alors que sa femme puisse se faire du bien de cette façon-là, c’était, à ses yeux, quelque chose de parfaitement inconcevable. Aux yeux de sa mère à lui aussi. Le sexe était sale. Le sexe était péché. Était un mal hélas nécessaire pour la perpétuation de l’espèce.
– Quelle époque !
– Sa belle-fille, elle, ne s’embarrassait pas de toutes ces considérations oiseuses. Elle prenait son pied comme elle ne l’avait, jusque là, jamais pris. Elle s’enfermait des heures durant avec ce si gentil compagnon qu’elle sollicitait sans vergogne. Toujours prêt, toujours en forme, il l’expédiait complaisamment au septième ciel, chaque fois qu’elle l’en suppliait. Et c’était souvent. Si souvent qu’elle a fini par passer le plus clair de ses journées avec lui. Et par éveiller les soupçons de la belle-mère. Qui a laissé traîner une oreille derrière la porte. Qui s’est longuement interrogée, elle qui n’avait jamais approché du plaisir…
– C’est vrai ? Jamais ! Oh, la pauvre !
– Jamais, non. Ne fût-ce que de loin. Alors tu penses bien que les gémissements étouffés qui lui parvenaient de la chambre de sa bru, quand elle y collait l’oreille, la plongeaient dans des abîmes de perplexité. Elle a fini par s’en ouvrir au curé…
– Ils sont toujours dans les bons coups, ceux-là…
– Qui, à demi-mots, sans vraiment entrer dans les détails, lui a laissé entendre qu’il y avait là risque de damnation éternelle et qu’elle-même, en se faisant la complice passive de ces agissements, avait toutes les chances, si l’on peut dire, d’aller également rôtir en enfer. La pauvre femme était épouvantée. Que faire, mon Dieu, mais que faire ? Le saint homme avait, par bonheur, une solution toute trouvée. Il fallait remettre la pécheresse dans le droit chemin. Oui, mais comment ? En priant. Et en la fouettant d’importance. Dans un contexte comme celui-là, les verges…
– J’adore ce mot…
– Étaient d’une efficacité à toute épreuve. Elle ne se l’est pas fait répéter deux fois. Il en allait de leur salut éternel. À toutes les deux. Elle a donc regagné au plus vite son poste d’observation et, dès que les premiers gémissements se sont fait entendre, elle a surgi dans la chambre, le fouet à la main. Le spectacle qui s’est alors offert à elle était apocalyptique. Sa belle-fille était couchée sur le ventre, entièrement nue…
– Mon Dieu, quelle horreur !
– Les cuisses ouvertes, un objet cylindrique de belle taille, allant et venant précipitamment entre elles. Horrifiée, elle a abattu le fouet, à toute volée, pour mettre un terme à une activité qui, si elle n’en mesurait pas toute la portée, lui apparaissait néanmoins comme éminemment scandaleuse. Cela n’a toutefois pas eu l’effet attendu. Bien au contraire. Plus elle tapait, et plus le mouvement s’accélérait entre les cuisses…
– Oh, putain, Lucie, oh, putain !
– Et plus il s’accélérait, et plus elle tapait. Comme une forcenée. Il lui fallait avoir le dernier mot. C’était une question de principe. Et d’amour-propre. Et sa belle-fille de bondir impudiquement du derrière, de projeter sa croupe à la rencontre des lanières qui le lui striaient, qui le lui coloraient d’un rouge du plus bel effet.
– Et elle criait ! Hein, Lucie, qu’elle criait ?
– Elle ne criait pas. Elle tempêtait. Elle feulait. Elle s’époumonait. Elle rugissait. De douleur. De plaisir. De bonheur.
– Et moi aussi ! Oh, que c’est bon, Lucie ! Merci. Merci.

jeudi 6 décembre 2018

Les fessées de Blanche (5)


– Il est bien jeune…
Sur le ton de la simple constatation. Il n’y a pas de véritable réprobation dans sa voix.
Il est jeune, oui, et alors ? Elle n’a pas à se justifier. Elle ne se justifiera pas.
Ils chevauchent côte à côte en silence. Prennent à droite vers La Bastide de Peuch.
– Avec monsieur Pierre, Madame n’est pas heureuse. N’a jamais été heureuse.
Inutile de nier. Il la connaît depuis si longtemps. Et il vit à côté d’eux. À leur contact. Il y a une foule de choses qu’il sent. Ou dont il a pu se rendre évidemment compte.
Une nuée de perdreaux les survole.
– Ce mariage…
Que ses parents ont voulu. Parce que Pierre avait une bonne situation. Parce que leurs deux familles étaient liées depuis des temps immémoriaux.
– Ce mariage était une énorme sottise.
Jamais, auparavant, il ne se serait permis de donner ainsi son avis. Jamais il ne se serait octroyé une telle liberté. Seulement il y a… ce qui s’est passé ces jours derniers. La complicité qu’elle a été, par la force des choses, obligée de laisser s’instaurer entre eux. Il s’imagine qu’elle lui donne des droits dont il ne disposait pas auparavant.
– Vous n’avez, Monsieur Pierre et vous, strictement rien en commun. C’est le jour et la nuit.
Si elle n’y met au plus vite bon ordre, il va en prendre de plus en plus à son aise. Se permettre beaucoup. De plus en plus.
– Vous vous trompez, Sylvain ! Vous vous trompez complètement. Il y une foule de choses sur lesquelles, Pierre et moi, nous nous entendons à merveille.
Il insiste.
– Ah, oui ! Et lesquelles ?
Elle cherche désespérément. En toute hâte.
– Nous… Nous apprécions tous les deux la peinture. Et… Et la musique du XVIIIème siècle. Et puis…
– Et puis ?
Un lapin, sur le chemin, effraie Flamboyant. Qu’elle rassure de la voix et du geste.
– Là… Là… C’est tout…

Gontran veut encore la grange.
– C’est mieux, attends !
Et ils sont dans le foin. Et il la chatouille. Les côtes. Sous les bras. Sous les pieds.
– Arrête ! Arrête ! Je suis chatouilleuse.
– Ben, justement, raison de plus !
Il se déchaîne.
– Ah, t’es chatouilleuse ! Ah, t’es chatouilleuse !
Elle se tortille, tente, sans succès, de lui échapper.
– Pouce, Gontran ! Pouce !
Il l’immobilise, bras en croix, poignets fermement enserrés. Sa bouche s’approche de la sienne, s’y pose. Elle ferme les yeux. De sa langue, il lui entrouvre les lèvres. Sa queue est dure contre son ventre. Elle tend la main vers elle. Elle s’en empare.

Ils reposent l’un contre l’autre.
– On est bien, hein ?
Ils sont bien, oui.
Gontran se redresse sur un coude, fixe, devant lui, la paroi de planches mal jointes.
– Il y a quoi, derrière ?
– Une remise.
– Peut-être qu’il nous regarde !
– Sylvain ? Sûrement pas, non !
– Qu’est-ce t’en sais ?

lundi 3 décembre 2018

Économies envolées


Dessin de Georges Topfer

– Il est passé où, le pognon ?
– Quel pognon ?
– Celui qu’on mettait de côté, derrière la bouteille de gaz, pour déménager d’ici.
– J’en sais rien, moi ! Peut-être qu’on a été cambriolées.
– Ben, voyons ! Des voleurs qui n’ont touché à rien sauf à la boîte planquée derrière la bouteille de gaz. Où ils sont allés tout droit. Prends-moi bien pour une dinde ! Qu’est-ce t’as fait de cet argent, Clarissa ? Qu’est-ce t’en as fait ?
– J’ai voulu…
– T’as voulu quoi ?
– Qu’on en ait davantage.
– C’est-à-dire ?
– Que j’ai tout misé sur un cheval qui devait gagner.
– Et qu’a perdu. Mais qu’est-ce t’as dans la tête ? Qu’est-ce t’as dans la tête ?
– Je le remettrai. Je remettrai tout.
– Avec ce que tu gagnes ? Tu vas faire comment ?
– Je me débrouillerai.
– C’est-à-dire que tu vas encore nous inventer un plan bien foireux. Bon, mais tu sais pas le mieux ? C’est que maintenant, chacune sa route de son côté. Et bon vent ! Parce que j’en ai soupé de toi. J’en ai vraiment soupé.
– Tu peux pas faire ça ! Qu’est-ce que je vais devenir, moi ?
– Il fallait y réfléchir avant.
– Je t’en supplie, Claire. Je t’en supplie. Je ferai ce que tu voudras. Tout ce que tu voudras. Tiens, punis-moi, si tu veux ! Je l’ai mérité.
– Ah, ça, pour le mériter, tu l’as mérité. Une bonne fessée, il te faudrait, tiens ! Quand on se conduit comme une gamine…
– Eh bien, donne-la moi si t’as envie, si ça te fait plaisir…
– C’est pas que ça me fasse plaisir, non, mais ça te remettrait un peu les idées en place.
– Alors vas-y ! Vas-y ! Tiens, comme ça faut que je me mette ? Sur tes genoux ? Et que je relève tout ? Eh bien, voilà ! Tape ! Tape !
– Et je vais pas m’en priver ! Non, mais tu te rends compte de ce que tu as fait ? Tu te rends compte ?
– Oui. Je te demande pardon.
– De l’argent qu’on avait économisé sou à sou, pièce par pièce. On s’est privées pour ça, et toi…
– Je suis désolée.
– Ah, tu peux !
– Tu me fais mal…
– Tant mieux ! Ça te fera passer l’envie de recommencer. Sans compter tout le reste. Ta licence d’Espagnol que tu devais soi-disant passer pour te préparer un avenir différent. Parlons-en de ta licence d’Espagnol. Tu perds tes soirées et tes week-ends à glander sur le canapé.
– Tu me fais mal, je t’assure…
– J’arrête si tu veux. Il y a pas de problème. Mais alors tu fais tes valises et tu dégages…
– Oh, non, Claire, non !
– Dans ces conditions… Je peux te dire que tu vas l’avoir rouge et que tu pourras pas t’asseoir d’un moment. C’est comme tes fréquentations… Je suis bien tranquille que cette idée lumineuse d’aller jouer tout ce qu’on possède aux courses, tu l’as pas eue toute seule. Que c’est l’un de ces petits minables avec lesquels tu n’arrêtes pas de traîner qui te l’a soufflée. C’est pas vrai peut-être ?
– Si ! Enfin, non. C’est pas vraiment ça. C’est plus compliqué.
– Ils te font faire tout ce qu’ils veulent. Tu crois que je le vois pas ? Avec eux tu vas tout droit à la catastrophe. Dans tous les domaines. Et le pire, c’est que tu ne t’en rends même pas compte.
– Pas si fort, Claire ! S’il te plaît, pas si fort.
– Si tu récrimines encore une fois, je prolonge de dix minutes.
– Oh, non !
– Alors ferme-la ! C’est comme… qu’est-ce qu’on avait décidé, quand on est arrivées ici, pour les tâches ménagères ?
– Qu’on partagerait.
– Et qu’est-ce qui se passe en réalité ?
– Oui, mais je les ferai. Maintenant je les ferai. Je te promets.
– T’as tout intérêt… Bon, mais ça suffira pour aujourd’hui.
– Hou, la vache ! Comment t’as tapé fort…
– Et si tu mets pas de l’eau dans ton vin, j’hésiterai pas à recommencer. Autant de fois qu’il faudra. C’est à prendre ou à laisser.
– T’auras pas l’occasion. Je te promets. T’auras plus l’occasion.
– Je te le souhaite. Parce que là, c’était qu’un échantillon.