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lundi 31 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 18 )

18-

- J’ai avoué, Humbert, j’ai avoué…
- Tu es folle ! Tu sais bien que c’est faux…
- Il m’aurait tuée. Mieux vaut mieux être divorcée que morte…
- Avec lui rien n’est moins sûr…

- Il veut… Tu sais ce qu’il veut ? Que je renouvelle mes aveux devant le Concile réuni à Aix…
- Que vas-tu faire ?
- Je n’ai pas le choix, Humbert… Si je refuse, je sais ce qui m’attend…

- Reconnais-tu avoir commis cet abominable péché avec ton frère ?
- Oui…
- Ton mariage sera dissous dans les délais les plus brefs… Le Concile te condamne en outre, vu la gravité de la faute, à une Pénitence extraordinaire de cinq ans… Et à recevoir le fouet en place publique...

Je me mêle à la foule. Qui plaisante. Qui attend. Qui l’attend…
Un murmure. Qui enfle…
- La voilà !
On se penche pour l’apercevoir. Un geôlier la tire par une corde qu’on lui a passée au cou. Entièrement nue, elle regarde droit devant elle…
On pousse, de ci de là, des exclamations admiratives…
- Ce qu’elle est belle !

On la maintient solidement. On lui entrave chevilles et poignets. Et le bourreau fouette. Longuement. Méthodiquement. La foule est étrangement silencieuse. On n’entend que le bruit des coups qui s’abattent encore et encore sur les chairs meurtries. Theutberge ne se plaint pas. Elle ne crie pas. Elle ne supplie pas.
Quand on l’emporte enfin, elle est évanouie…

- Au pain et à l’eau, oui… Cinq ans durant…
Elle sourit…
- Ca vaut mieux que d’appréhender à tout instant la mort… Mais toi, fuis ! Ne reste pas ici… Tu n’as plus rien à y faire… Tu y cours de graves dangers. Pars ! Rentre en France…

Où je n’ai rien de plus pressé que de préparer minutieusement son évasion…
Qui réussit, le mois suivant, au-delà de toute espérance…

Elle reprend doucement – tout doucement – goût à la vie.
- Mais…
- Mais ?
- Non. Rien…
- Si ! Dis !
- Il y a quelque chose de moi qui est resté là-bas. Il y a quelque chose en moi qui voudrait être encore là-bas.
- Et reprendre la place qui n’aurait jamais dû cesser d’être la sienne. Et triompher de Valdrade…
- Je n’ai jamais rien pu te cacher…

- Tu vas être comblée…
- Que se passe-t-il ? Quelle est toute cette agitation ?
- Un émissaire vient d’arriver… Le pape Nicolas a excommunié tous les évêques qui t’avaient condamnée et avaient prononcé le divorce. Il exige de Lothaire qu’il te reprenne et qu’il chasse Valdrade sous peine d’être excommunié à son tour…
- Qu’a-t-il décidé ?
- Il n’a pas le choix…

- Oui, Humbert, oui… Je suis redevenue reine… Tout le temps que le légat du pape a été là, présent, au château… Mais à peine avait-il tourné les talons qu’il l’a ramenée… Qu’il m’a reléguée au fin fond du château… Elle m’oblige à la servir… Me traite comme la dernière des domestiques… Me menace du fouet… Viens, s’il te plaît ! Viens me chercher, je t’en supplie… Ramène-moi chez nous…

jeudi 27 octobre 2011

Escobarines: Lendemain de nuit


- Je voulais te dire deux mots, là…
- Oui, mais vite alors !... Je suis pressée…
- Pressée de quoi ?... D’aller à la plage ?...
- C’est surtout que Valentin m’attend…
- T’étais beaucoup moins pressée d’aller le retrouver cette nuit…
- Qu’est-ce tu veux dire ?...
- Tu le sais très bien…
- Pas du tout, non…
- Prends-moi bien pour une idiote !... T’étais où à trois heures du matin ?...
- A trois heures du… Je dormais…
- Ben voyons !...
- Si, c’est vrai, hein !... J’étais tombée dans une embuscade… Vodka orange… Whisky coca… Moi, les mélanges, ça m’a jamais réussi… Je savais plus où j’étais… Je me suis endormie dans un coin…
- Avec qui ?...
- Comment ça… « Avec qui ? »… Mais toute seule…
- C’est pas ce qu’on m’a dit…
- Si tu commences à écouter les ragots…
- La personne qui me l’a dit… c’est celle avec qui tu as passé la nuit… Et apparemment tu n’étais pas si saoule que ça… Tu savais très bien ce que tu faisais…
- Ecoute, Marine, je suis désolée…
- C’est un peu facile, non ?!... Tu te tapes mon mec et t’es désolée… Tu crois vraiment que je vais me contenter de ça ?...
- Oui, mais non, mais…
- Mais quoi ?...
- Ca se reproduira pas… Je te promets…
- Encore heureux !... Manquerait plus que ça…
- Je sais pas ce qui m’a pris…
- Ou tu le sais trop bien… Il va réagir comment, à ton avis, Valentin ?...
- Valentin ?!... Mais il le saura pas…
- Ce serait pourtant un service à lui rendre… Parce que voilà quelqu’un qui te fait aveuglément confiance… Qui dort du sommeil du juste pendant que tu t’envoies en l’air avec le mec de ta meilleure amie… Il serait peut-être temps de lui ouvrir les yeux, non ?...
- Tu vas pas faire ça ?!...
- Sans doute que si !...
- Mais c’est dégueulasse !...
- Ne retourne pas la situation, veux-tu ?!... Parce que s’il y a quelqu’un qui s’est montré dégueulasse dans cette histoire, c’est toi… Et personne d’autre…
- Tu peux pas faire ça !...
- Je vais me gêner…
- Il me le pardonnera jamais Valentin…
- Fallait y réfléchir avant…
- Il va me larguer, ça, c’est sûr…
- De toute façon ça finira par arriver… Alors un peu plus tôt un peu plus tard…
- Mais je l’aime !...
- T’as vraiment une façon très personnelle d’aimer…
- Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?... Que je te supplie à genoux ?...
- Non… Mais par contre je t’en collerais bien une…
- Une ?... Une quoi ?...
- Une fessée, tiens !... Depuis le temps que ça me démange…
- Une fessée ?... Non, mais ça va pas !... T’es vraiment pas bien…
- C’est à prendre ou à laisser…
- Tu peux pas me demander ça…
- Ben si !... La preuve !... C’est ce que je suis en train de faire…
- Mais c’est pas possible, enfin !... Tu te rends compte ?...
- Parfaitement… Bon… Mais j’insiste pas… Où t’as dit qu’il était Valentin ?... Sur la plage ?... J’y vais…
- Non… Attends… On va discuter…
- Je discute pas, non… Où t’amènes illico ton petit cul ici, là, en travers de mes genoux ou je descends tout raconter à Valentin… Sans états d’âme… Ah, à la bonne heure… Tu vois que tu sais te montrer raisonnable quand tu veux… Faut dire aussi que t’as pas vraiment d’autre solution… Là… Cale-toi bien !... Va y en avoir pour un moment… A chacun son tour de prendre son pied…

lundi 24 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 17 )

Ma sœur Theutberge est en larmes.
- Qu’as-tu ? Que se passe-t-il ?
- Rien… Non, rien… Excuse-moi ! Ca va passer…
- C’est Lothaire, hein ?
- C’est Lothaire, oui.
Et elle se jette dans mes bras où elle éclate en sanglots…
- Valdrade… Il l’a ramenée ici… Au palais… Il dort avec elle… Et moi…

- Que veux-tu ?
- Ma sœur…
- Est ma femme depuis deux ans, oui…
- Légitime…
Il se lève…
- En effet… Et le rôle d’une épouse légitime, c’est ? Tu ne réponds pas ? C’est – comme tu ne l’ignores pas – de donner une descendance à son mari. Surtout quand ce mari est roi. Elle ne l’a pas fait. Je suis donc en droit…
- Les liens du mariage sont indissolubles…
- Pas quand il y va de l’avenir du royaume… Pas quand on a l’appui du clergé… Elle quittera le palais demain…
- Elle n’a nulle part où aller…
- L’évêque Gonthier, animé – comme il se doit – des sentiments les plus chrétiens, accepte de la recevoir… Le temps qu’il faudra… Le temps que le divorce soit prononcé…
- Gonthier ?! Mais c’est…
- Le frère de Valdrade, oui… De ma bien-aimée Valdrade…
Et il éclate de rire…

- Il m’accuse… Il nous accuse… C’est ignominieux…
- Qui ?
- Toi ! Moi ! Ils nous accusent d’entretenir commerce ensemble… Frère et sœur… Tous les deux… Depuis des années…
- Mais c’est faux ! C’est monstrueux !
- Ils sont prêts à tout pour que le divorce soit prononcé… Gonthier a trouvé un soi-disant témoin qui jure sur les saintes Ecritures qu’il nous a surpris…

Gonthier pointe dans ma direction un doigt menaçant…
- Tu mens ! Vous mentez ! Tous les deux… Vous avez commis cet abominable péché… Vous continuez à le commettre…
- Dieu m’est témoin…
- Dieu jugera ! Que ta sœur se trouve un champion qui subira en son nom l’épreuve de l’eau bouillante…

Il la subit. Avec succès.
- Puisque nous sommes innocents !
Et Theutberge regagne le palais…

Lothaire est furieux…
- Vous aurez ourdi quelque machination du diable… Vous le regretterez… Soyez certains que vous allez le regretter…
- Il nous croit coupables… Il n’en démord pas…
- Laisse-le croire ce qu’il veut...
- J’ai peur, Humbert… J’ai peur… Il est capable de tout…

Il vide son verre… Il se lève… Il vient derrière elle… Il lui passe et repasse son long couteau sous la gorge…
- Ce serait si facile… Et qui irait soupçonner le roi, qui irait soupçonner Lothaire d’un tel forfait ? Surtout s’il le fait accomplir par d’autres… Si cent personnes peuvent témoigner qu’il se trouvait, au moment où ce crime odieux a été perpétré, à trente lieues de là…

Il retourne se rasseoir…
- Avoue ! Si tu tiens à la vie avoue que tu as eu commerce avec ton frère… Avoue que tu as toujours commerce avec lui…
- Mais non !... Non… Jamais je n’ai…
- Alors mets-toi en paix avec ta conscience… Vite… Le plus vite possible…
Et il sort, Valdrade sur ses talons…

jeudi 20 octobre 2011

Escobarines: Odette ( 3 )


- T’as pleuré, toi, dis donc !... Et pas qu’un peu…
- Le monstre !... Non, mais alors là quel monstre !... Tu peux pas savoir…
- Ah… Qu’est-ce qui s’est passé ?...
- Rien… Enfin si !... Quand je suis arrivée la bonne femme était déjà là… Je lui ai demandé où il était monsieur le comte… Elle savait pas… Ce qu’elle savait par contre c’est qu’il viendrait pas…Pas tout de suite en tout cas… « Vous êtes sûre ?... »… Ca, pour être sûre, elle était sûre… « - C’est pareil à chaque fois… - Comment ça à chaque fois ?... Quelle chaque fois ?... - Non… Rien… Vous venez ?... Que je fasse votre portrait ?... Je suis là pour ça, moi… »… Hein ?... Ah, oui… Oui… Et je l’ai suivie… On a traversé une salle avec plein de têtes de cerfs et de sangliers accrochés au mur… Qu’avaient l’air de me regarder quand je passais… Et puis après, dans l’autre pièce… non, mais alors là dans l’autre pièce !… T’aurais vu ça !...
- Eh bien quoi ?... Qu’est-ce qu’il y avait ?...
- Des peintures… De filles toutes nues… De dos… Non, mais c’était quoi tout ça ?... C’était qui toutes ces filles ?... Ben… Je devais bien un peu m’en douter, non ?... Monsieur le comte était non seulement un grand chasseur, mais aussi un grand adorateur de la femme… Ce qui voulait dire ?... Il ne les avait quand même pas ?… « - Bien sûr que si !... - Toutes ?... »… Evidemment toutes… Je croyais quoi ?... Bon, mais allez !... Si je voulais bien me déshabiller… Parce que elle, elle n’avait pas l’intention de passer toute la journée là… Que je me ?… Oui, ben alors là sûrement pas !... Elle s’imaginait quoi ?... Que j’allais me laisser épingler toute nue au mur comme ça ?... Au milieu de tout ce troupeau ?... Mais évidemment que j’allais le faire… Bien sûr que j’allais le faire… Ca ne faisait pas, pour elle, l’ombre d’un doute… Est-ce qu’on résistait à Monsieur le comte ?... Est-ce qu’on pouvait aller contre sa volonté ?... Moi, si !... Alors là, oui… Et c’est ce qu’on allait voir… Bon, mais est-ce que je me rappelais ce qui était arrivé à Manon Balvard ?... Je me rappelais, oui… La pauvre !... Et à Alice Brincourt ?... Aussi… C’était horrible… Absolument horrible… Rien que d’y penser… Oui… Et pourquoi ça leur était arrivé à mon avis ?... Je savais pas… C’était quand même pas parce qu’elles avaient pas voulu se laisser peindre comme ça ?... Si !... L’une comme l’autre… Alors maintenant à moi de voir… Si je voulais repartir je pouvais… Mais que je réfléchisse avant… Que je réfléchisse bien !... T’aurais fait quoi, toi, à ma place ?...
- Moi ?... Pour commencer jamais je serais allée me mettre dans une situation pareille… Bon… Mais alors je suppose que t’en es passée par où il avait décidé…
- J’avais pas le choix…
- Et alors ?...
- Ben et alors elle m’a peinte… Qu’est-ce tu veux d’autre ?...
- Je sais pas, moi…
- Elle m’a peinte… En me faisant des tas de compliments… Qu’elle avait rarement eu l’occasion de peindre une femme aussi belle que moi… Que si on avait eu le droit de se promener tout nu dans la rue sûr que tout le monde se serait retourné sur moi… Qu’on se serait agenouillé sur mon passage… Et elle l’a fait…
- Quoi ?... Qu’est-ce qu’elle a fait ?...
- Elle s’est mise à genoux… Derrière moi… Tu crois que c’est un péché ?...
- De se mettre à genoux ?... Je crois pas, non…
- Pas ça, non, mais de la laisser faire… Parce qu’elle y est restée longtemps… A regarder de tout près… Avec des… « Magnifique !... Absolument magnifique… Superbe !... Divin !... »…
- Et c’est tout ?...
- Oui… Enfin, non… Elle a touché… Je voulais pas, mais elle a touché…
- Touché ?... Comment ça « touché » ?...
- Du bout du doigt… Elle faisait le tour… En frôlant à peine… Des tas de tours…
- Et alors ?...
- Ben et alors c’est pas de ma faute…
- Qu’est-ce qu’est pas de ta faute ?...
- Que… après son doigt… je peux pas le dire…
- De mieux en mieux…
- J’ai pas pu l’empêcher… Personne aurait pu…
- Oui, oh, alors ça !...
- Si, c’est vrai, hein !...
- Et ça a été jusqu’où ?...
- Jusqu’où elle a voulu…
- Je vois…
- J’avais plus de volonté… Juste envie qu’elle continue… Qu’elle continue encore et encore… Qu’elle s’arrête pas surtout… C’est un péché, hein ?...
- Un peu que c’est un péché…
- Même que ce soit une femme ?...
- Encore plus parce que c’est une femme…
- Je pourrai jamais… Me confesser… Lui dire à Monsieur le curé… Je pourrai pas…
- Il faudra bien pourtant… Et après ?...
- Après elle a fini de me peindre… Elle a accroché le tableau au milieu des autres… « - Là !... Une de plus… Il va être content Monsieur le comte… A la suivante maintenant… Ca devrait pas trop tarder… »

lundi 17 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 16 )

16-

Agenouillé entre les raies de petits pois, je les bute consciencieusement, en tournant délibérément le dos au jardin de fleurs en contrebas. Pour ne pas être tenté d’essayer de l’apercevoir. D’avoir envie d’elle. Mais en pensant intensément à elle. Quoi que je fasse je ne cesse jamais de penser à elle.

Soudain des cris de femmes… Tout un tumulte… Des appels angoissés…
- Elle se meurt ! A l’aide ! Au secours !
Je me précipite…
C’est ELLE ! Elle, allongée, inanimée, au bord d’une allée.
Je repousse les sœurs qui l’entourent en se tordant les mains avec force lamentations. Je la soulève et je l’emporte, serrée contre mon coeur.
Je vole vers l’abbaye. Vite. Vite.

Elle rouvre les yeux, les plonge dans les miens, les y laisse.
Je ralentis ma course, m’arrête…
Mes lèvres se penchent sur les siennes. Les siennes se hissent vers les miennes. Elles vont se rejoindre. Elles se rejoignent...
Les sœurs ont couru derrière nous. Les sœurs sont là.

- C’est diabolique ! Diabolique ! Vous avez feint un malaise.
- Je vous jure, ma mère, que…
- Ne vous parjurez point ! Vous alliez commettre le péché de la chair. Vous l’avez commis. Même incomplet vous l’avez commis. Cela le nierez-vous ?
- Non, ma mère.
- Et vous ?
- Non, ma mère.
- Fort bien…

La communauté est tout entière rassemblée dans la salle du chapitre.
- L’un de vos frères, l’une de vos sœurs ont cédé à l’ignoble tentation de la chair. Priez, prions pour qu’il leur soit pardonné.
On s’agenouille. On joint les mains. On baisse la tête. On prie. Longtemps.

Elle se lève.
- Quand la chair est faible, quand la chair prend l’ascendant sur le cœur et sur l’esprit, quand la chair met l’âme en danger, c’est la chair – vous en conviendrez avec moi – qu’il faut châtier.
On en convient. L’un et l’autre.

- Approchez !
Elle obéit. J’obéis.
- Dévêtez-vous !
Pas la moindre hésitation. Pas le moindre temps d’arrêt. Tournée vers ses sœurs, elle me fait face. Elle se dénude. Elle est nue.

On attend. On m’attend.
- Eh bien ?
Je l’imite. Je suis nu. Face à elle. Tourné vers mes frères.
- A genoux !
Et ça s’abat. Ca cingle. Ses épaules. Son dos. Ses reins.
Chaque coup projette son buste en avant.
Elle ne crie pas. Elle ne gémit pas. Elle ne me quitte pas des yeux. A aucun moment elle ne m’aura quitté des yeux.

Moi non plus. Ca brûle. Ca mord. Ca entame. Je ne cille pas. Je la regarde. On se regarde.
Un voile rouge, puis noir. Je perds connaissance…

Quand je reprends mes esprits, elle est penchée sur moi. Son visage. Tout près. Si près. On la tire violemment en arrière. On l’entraîne. On m’emmène. De l’autre côté. Loin d’elle…

- Vous vous êtes honteusement donnés en spectacle… Aussi des décisions ont-elles été prises à votre égard . Au tien comme au sien. En ce qui te concerne il a été décidé que tu quitterais le monastère. Tu vas partir, pour racheter tes fautes, à la rencontre des incroyants. Dont tu vas t’efforcer de convertir le plus grand nombre possible. Pour qu’il te soit – peut-être – pardonné dans l’au-delà.
- Et elle ?... Que va-t-il advenir d’elle ?
Il me foudroie du regard.
- Tu pars sur le champ.

Je ne la reverrai pas…

jeudi 13 octobre 2011

Escobarines: Odette ( 2 )


- Il m’attendait… En bas… Au bord de la rivière… Au même endroit… Si heureux de me voir !... « - J’avais peur… J’avais tellement peur… »… Peur ?... Mais de quoi donc Monsieur le comte pouvait-il bien avoir avoir peur ?... « - Que vous ne reveniez pas… Que mon bonheur d’hier soit sans lendemain… Mais vous êtes là !... Tu es là… Odette !... Oh, Odette !... Tu vas te montrer encore à moi, hein ?... Oh, s’il te plaît !... Dis oui !... Je ne bougerai pas de là… Je te promets… Je ferai ce que tu veux… Tout ce que tu veux… »… Il fallait pas… Non… C’était pas bien… « -Hein ?... Mais pourquoi ?... Hier… »… Hier, c’était hier… Mais j’avais réfléchi depuis… Quelqu’un pouvait venir… Et me trouver comme ça… « - Mais non !... Personne descend jamais ici… »… Et même… Qu’est-ce qu’il allait penser de moi, lui, que je me prête à des choses pareilles ?... « - Mais rien du tout !... Au contraire… »… Au contraire ?... « - Au contraire, oui… Que peut-on éprouver d’autre que de la gratitude, une infinie reconnaissance, devant un si merveilleux cadeau ?...
- Et t’en es finalement passée par où il voulait…
- Oui… Oui, mais pas tout de suite… C’était trop bon de le faire attendre… De sentir que plus je disais que je voulais pas et plus il avait envie… Plus il était prêt à me promettre tout un tas de choses…
- Et alors ?...
- Et alors, ben il m’a regardée… Qu’est-ce tu veux d’autre ?... De dos je m’étais mise… Comme hier… Sauf que cette fois j’avais tout enlevé… Et lui : « - Retourne-toi, Odette !... S’il te plaît, retourne-toi !... »… Ah, non, non !... Ca, c’était hors de question… « - Mais pourquoi ?... »… Parce que… Ce côté-là il était réservé à celui qui serait mon mari… Personne d’autre n’avait le droit… Même pas pour voir… Jamais… Il s’est levé… « - Ah, non, monsieur le comte, non… Vous n’avez pas le droit… Vous avez promis… »… Il n’a rien écouté… Il s’est approché… Tout près… « - Mais c’est qu’elle n’est pas gentille la petite Odette… Pas gentille du tout… Et qu’est-ce qu’on leur fait aux grandes filles qui sont pas gentilles ?... »… Je savais pas… « - Vraiment ?... »… Vraiment, oui… « - Et menteuse avec ça !... Tu le sais parfaitement… Dis-le !... »… Oui… Mais qu’il recule alors… Qu’il retourne s’asseoir… « Dis-le d’abord !... »… La fessée… On leur donnait la fessée… Voilà… Il retournait s’asseoir ?... « - La fessée, oui… Et reconnais que tu l’as amplement méritée à faire ta vilaine comme ça !... Non ?... »… Si, je l’avais méritée, oui…
- Tu lui as pas dit ça ?...
- Ben si, oui…
- T’es complètement irresponsable… Complètement...
- Oh, mais attends !... Une fessée, c’est quand même rien qu’une fessée… Et puis si je voulais qu’il finisse de tomber amoureux de moi… Une bonne fois pour toutes…
- Et tu l’as laissé te la donner ?...
- Ben oui… Oui…
- Non, mais alors là, cette fois, on aura tout vu…
- Oh, mais c’était pas si terrible que ça… Et même…
- Et même ?...
- Tu comprendras pas…
- Non… Je suis idiote… Dis toujours…
- C’était pas franchement désagréable…
- De mieux en mieux…
- Si, c’est vrai !... Je sais pas si c’est la façon qu’il avait de s’y prendre… Ou bien que je sentais qu’il aimait tellement ça, mais ça m’a remuée… Ca, c’est sûr que ça m’a remuée…
- Il s’en est pas aperçu au moins ?...
- J’ai bien essayé de le cacher, mais…
- Je vois… Et ça s’est terminé comment ?... J’espère au moins que tu n’as pas…
- Oh, mais…
- C’est pas vrai !… Non, mais c’est pas vrai que t’as fait ça ?!...
- Je voulais pas, mais c’est pas possible de pas vouloir quand un homme il t’aime autant qu’il m’aime…
- C’est ce qu’il dit…
- Ah, non, non… Ca se voit… Ca se sent… Tu peux pas te tromper là-dessus…
- Tu serais pas la première…
- Oui, mais non… Pas moi… Pas lui… Pas nous… Je suis sûre… Sûre… On est faits l’un pour l’autre… De toute éternité… Tu verras… Tu seras bien obligée de reconnaître…
- A mon avis, c’est tout vu… Bon… Mais il t’a fixé un autre rendez-vous, je suppose…
- Oui… Demain… Dans un petit pavillon de chasse qu’il a quelque part…
- Où tu seras toute seule avec lui… Il est vrai que maintenant au point où tu en es…
- Je serai pas toute seule… Il y aura une artiste peintre… Qui fera mon portrait… Il y tient beaucoup… Pour pouvoir me regarder… Même quand je suis pas là… Pour pouvoir penser sans arrêt à moi…

lundi 10 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 15 )

15-

C’est l’Irlande… Oui, c’est l’Irlande… L’Irlande… Un monastère… Dirigé, de main de fer, par une abbesse… Ayant autorité tout à la fois sur les femmes et sur les hommes… Qui mènent des existences parallèles… Auxquels il est formellement interdit de s’adresser la parole… Qui ne s’entraperçoivent silencieusement qu’aux offices et au réfectoire…

Une jeune novice… Aux yeux de braise constamment baissés… Ou levés vers le ciel… Absorbée dans sa prière, elle ne voit rien… Ni personne… Jamais… Moi, je ne vois qu’elle… Depuis le tout premier jour… Depuis qu’elle s’est agenouillée, dans le chœur, au milieu de ses consoeurs…

J’ai beau lutter… Prier… Supplier… Rien n’y fait… Toutes mes pensées me ramènent inexorablement à elle… Elle me hante… Elle habite mes nuits… Elle les épuise… Elle fait de moi un pécheur quotidien qui implore de pouvoir sincèrement s’en repentir… Qui n’y parvient pas… C’est au-dessus de mes forces…

Avec huit autres de mes frères je suis chargé de l’entretien du potager… Je m’y tue à la tâche… Pour oublier… Pour ne pas penser… Pour tomber pesamment de sommeil, le soir, dans mon lit…

C’est moi qui ai mission d’emporter feuillages et détritus putrescibles jusqu’aux fosses à compost en contrebas… Il me faut, pour y parvenir, traverser le jardin de fleurs qu’entretiennent les sœurs… Quand – cela va de soi – elles ne s’y trouvent pas…

A cette époque de l’année elles ne sont pas dehors… Elles sont occupées dans les serres…
Et pourtant… Au détour d’une allée elle est là… Seule… Une brassée de roses blanches sur les bras… Que, de surprise, elle laisse échapper… Elle s’agenouille pour les ramasser… Je me précipite… M’accroupis à ses côtés… Elle rougit… Proteste…
- Laissez !... Laissez !...
Je ne l’écoute pas…

Nos mains ont voulu se saisir, en même temps, de la même rose… S’effleurent… Restent en suspens… La tentation est trop forte… Je m’empare de la sienne… Elle me l’abandonne… Je la garde… Je la presse… Quelques précieuses secondes…
- Il ne faut pas… Il ne faut pas…
Elle se dégage… Elle s’enfuit…

Maintenant à l’office, au réfectoire, nos regards se croisent… De plus en plus souvent… De plus en plus longtemps… Ne se déprennent qu’au prix de mille efforts l’un de l’autre… Y parviennent de moins en moins… N’y parviennent plus…

- Tu sais pourquoi je t’ai convoqué ?...
Non, je ne sais pas, non…
Il arpente furieusement son bureau…
- Il ne sait pas… Il ne sait pas… Mais tout le monde sait… Tout le monde voit… C’est un scandale permanent… Et tu ne sais pas ?!...
- Si !...
- Ah, tout de même !...
Il se rassied…
- Tu resteras consigné huit jours dans ta cellule… Au pain et à l’eau… Prie !... Médite !... Réfléchis !... Implore ton saint patron de te venir en aide…

La clef tourne dans la serrure… Les pas s’éloignent…
Et elle ?... Que lui a-t-on fait ?... Que lui a-t-on dit ?... Elle !… Toi !…
Mes yeux s’emplissent de larmes…

Huit jours… Huit jours pendant lesquels je n’ai pas cessé un seul instant de penser à elle… De l’aimer en secret…

La mère abbesse regarde ses mains…
- Les tentations de la chair avilissent le cœur… Obscurcissent l’esprit… Détournent de la foi… Compromettent le salut éternel… Si on ne parvient pas à dompter la chair alors il faut la mortifier… sans complaisance… Vous ne manquerez pas d’être de mon avis, n’est-ce pas ?...
J’opine… J’opine en silence…
- Bien… Très bien…
Elle me congédie d’un geste de la main…

A l’office mon premier regard est pour elle…

jeudi 6 octobre 2011

Escobarines: Odette ( 1 )


- Qu’est-ce qui se passe ?... T’as l’air tout excitée…
- Si tu savais !... Non, mais si tu savais… Monsieur le comte…
- Oui… Eh bien… Quoi… « Monsieur le comte » ?...
- Le jeune… Pas le vieux… J’ai passé l’après-midi avec…
- Comment ça ?...
- Je l’ai croisé, sur l’avenue, en revenant de la répétition de chant chez les soeurs… Un grand coup de chapeau il m’a donné… Comme ça… Et il m’a abordée… « - Me permettriez-vous d’accomplir quelques pas à vos côtés, Odette ? »… Tu te rends compte ?... Il connaissait mon prénom… « - Hein ?... Me permettez-vous ?... »… Je n’allais tout de même pas refuser… Monsieur le comte !... Et on a marché… C’est à la messe qu’il m’a remarquée… « - Comment aurait-il pu en être autrement ? … Votre exceptionnelle beauté l’emporte sur toutes les autres… »… Et plein de choses toutes décorées comme ça il m’a dites… En me regardant avec des yeux, mais des yeux !... T’imagines ?... Jamais je serais allée penser que je lui faisais un effet pareil, moi !... Jamais !... Et en parlant on est descendus vers la rivière…
- Si tes parents l’apprennent…
- Personne nous a vus… Et puis c’est monsieur le comte… C’est pas n’importe qui…
- Oui, mais quand même !...
- Ils le sauront pas… En bas on s’est assis au bord… Et il a continué… Comment j’étais belle !... Non, mais comment j’étais belle !... Lui, s’il avait un jour la chance d’épouser une femme comme moi, il passerait des heures et des heures à la regarder… Sans pouvoir s’arrêter… Sans rien pouvoir faire d’autre… Il a paru réfléchir à quelque chose… Et puis il me l’a demandé d’un coup… J’étais fiancée ?... Oui… Non… C’est-à-dire que mon père avait quelqu’un en vue pour moi… Mais il y avait encore rien de fait… Rien du tout… « - Quelqu’un ?... Quel quelqu’un ?... – Un négociant en vin… » Un négociant en vin !... Mais je valais mieux que ça… Bien mieux que ça… J’allais tout de même pas me contenter d’un négociant en vin !... Ah, non, non !... Ce serait un crime… Un épouvantable gâchis… Comment t’aurais compris ça, toi ?... Qu’est-ce t’aurais compris qu’il voulait dire ?...
- Ben…
- Oui, hein !... Moi aussi… C’était clair comme de l’eau de roche… Surtout que je voyais ses yeux en même temps… Et que ses yeux… Non, mais si j’avais pensé un jour que ça m’arriverait à moi !... Le fils de monsieur le comte !... Et après !... Tu sais ce qu’il m’a demandé après ?
- Comment tu veux que je sache ?... Dis !…
- Il m’a suppliée de lui accorder une faveur …
- Quelle faveur ?...
- Que je relève ma robe… Pour qu’il me voie… Complètement…
- Tu l’as pas fait au moins ?!...
- Si !... Parce qu’il avait promis… Qu’il bougerait pas de sa place… Qu’il approcherait pas… Il avait juré…
- T’es folle… T’es complètement folle…
- Ben pourquoi ?... Juste de dos ça a été... Sans tout enlever... Et il l’a tenue sa promesse…
- Mais c’est pas une raison enfin !… Ca se fait pas des choses comme ça… Jamais… Avec personne…
- Oui, mais lui, c’est pas pareil…
- Bien sûr que si, c’est pareil !... C’est exactement la même chose…
- Ah, non… Non… Parce que t’as entendu ce qu’il m’a dit ?... Que sûrement on allait se fiancer tous les deux…
- Oui, oh, alors ça !...
- Ah si, si !... Parce que t’as pas vu sa tête quand il me regardait, toi !... C’était la tête de quelqu’un qu’est complètement amoureux… On peut pas faire semblant ça… Personne… Et comment il voulait que je la laisse pas redescendre ma robe… « - S’il vous plaît, Odette… Encore un peu… Juste un peu… Ne soyez pas cruelle… »… Ca a duré, mais duré !... Il a quand même bien fallu que j’arrête à la fin… Parce que si je rentrais pas… Et tu sais ce qu’il m’a dit ?... Que j’étais une vilaine de lui dérober aussi vite d’aussi ravissants trésors… Que je mériterais une fessée pour la peine… Et que si demain j’étais pas plus gentille il m’en mettrait une… Comment j’étais contente !...
- Contente !?!...
- Ben oui, attends !... Oui… Parce que ça voulait dire qu’il avait envie qu’on se revoie… Et dès demain en plus…
- Tu vas y aller ?...
- Evidemment que je vais y aller… Tu voudrais quand même pas que je laisse passer une chance pareille… Je serais vraiment la dernière des idiotes… Parce que parti comme c’est dans un an je serai Madame la comtesse… J’aurai des tas de domestiques et une place au premier rang à l’église avec ma plaque en cuivre sur le prie-dieu et un coussin en velours violet…
- Garde quand même les pieds sur terre…
- Mais je les ai !... Je les ai jamais tant eus…
- On peut en douter…
- Oui, oh, mais toi, de toute façon !... Mais tu verras !... Tu verras…

lundi 3 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 14 )

14-

Bodillon a repris sa place au conseil… Childeric l’a exigé…
Et Emeline son service auprès de la reine Blitilde…
- Mais je me vengerai… Je le jure… Je me vengerai…

- Tu seras vengée…
- Comment ça ?... Dis… Explique…
- Si tu me promets le secret…
- T’ai-je jamais trahi ?...
- Non… Il est vrai…
- Alors… Dis…
- La façon dont Childeric a traité Bodillon, pour les grands du royaume, est inacceptable… D’ici quelques jours il aura cessé de vivre…
- Merci… Oh, merci…

Tout le monde est au rendez-vous… A l’endroit même où sera tendue l’embuscade…
- Il n’échappera pas… C’est une véritable souricière…
On en désigne deux pour se jeter à la tête de son cheval…
- Que vous maintiendrez solidement…
Quatre pour le percer de leurs dagues…
- Jusqu’à ce que mort s’ensuive…
Les autres se tiendront en réserve…
- Au cas où…
Mon rôle à moi consistera à l’amener là où il faut… A faire en sorte que la chasse emprunte le bon itinéraire…

- Et elle ?...
- Elle ?!... Il n’en a pas été question…
- Il FAUT qu’elle l’accompagne à la chasse… Je m’en occupe…

- Elle y sera…
- Comment as-tu fait ?...
- Ca, c’est mon affaire… Mais elle y sera… Elle suivra dans un chariot… Je l’accompagnerai…

Ils approuvent…
- Elle aussi, oui… Il faut en finir avec eux… Eux tous… Qu’elle ne cherche pas par la suite à nous imposer ses rejetons…

- Par là, sire, par là… C’est beaucoup plus giboyeux…
Il éperonne son cheval…
Il y va… Il y court… Tout droit… Tête baissée…

Un hennissement… La bête se cabre… Se dresse sur ses pattes arrière…
Désarçonné, Childeric chute lourdement… Ils se précipitent, le transpercent de part en part… S’acharnent…
- Cessez !... Il est mort…
Et Bodillon le retourne, du bout du pied…

- Vite !... Vite !... Elle s’enfuit…
En zigzags éperdus entre les arbres…
Ils la pourchassent… On la pourchasse…

Les taillis se font de plus en plus épais… Sa course de plus en plus haletante… Acculée, elle s’adosse à un arbre…
Ils l’entourent… Ils vont frapper…

Emeline surgit…
- Laissez-la moi !... Laissez-la moi !...
Elle s’approche… Blitilde la regarde approcher… Elles ne se quittent pas des yeux…

Elle fait durer… Longtemps… Leurs deux visages à se toucher…

Et elle crache… Trois fois… Ca dégouline sur le nez de Blitilde… Sur son menton… Elle crache… Et elle lui plante son couteau dans le cœur…