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lundi 27 février 2012

Souvenirs d'avant ( 35 )

35-

– Que fais-tu donc là, bougre ?
– Voilà deux jours que je n’ai rien mangé, messeigneurs… Je cherchais si par hasard…
– Il n’y aurait rien à voler… C’est bien ça, hein ?
– Non point… Mais si quelqu’un ne voudrait pas, par bonté…
– Tu ne pouvais tomber mieux… Notre maîtresse fait toujours montre d’une insigne bonté envers les vagabonds de ton espèce… Nous t’allons conduire à elle…

– Encore un ?
– Qui tournait autour du cellier… Avec l’intention, pour sûr, notre maîtresse, de vous dérober quelque chose...
– On va lui en ôter à tout jamais l’envie…
Les deux belles damoiselles, à ses côtés, battent des mains…
– Oh, oui ! Oh, oui !
– Qu’on le dévête !
– Par pitié… Non, par pitié…
– Et qu’on le fasse danser…

Deux fouets – deux – qui s’abattent en cadence…
– Aïe ! Non… Par pitié… Je vous jure…
Elles reste sourde… Impassible…
Les deux damoiselles rient… De bon cœur…
– Vois comme il saute !
– Et comme il tourne…
– C’est un bon danseur…
– Et un excellent chanteur…
– Dommage qu’il grimace autant…
– Oui… À l’évidence il manque de tenue…

Sur un signe de leur maîtresse, ils s’arrêtent enfin…
Elles protestent…
– Oh, pas déjà !
– Juste quand ça commençait à devenir amusant !
– Oh, s’il vous plaît, encore un peu…
Elle les couve d’un regard attendri…
Et l’ordre tombe…
– Poursuivez !
Longtemps…

On me jette dehors… On me lance mes vêtements…
– Et reviens traîner par ici pour voir… Tu sais désormais ce qu’il en coûte…

La charrette s’arrête à ma hauteur…
– C’est à la ville que tu vas comme ça ? Oui ? Eh ben monte !
Je m’agrippe au siège en serrant les dents…
– Eh oui… Ça fait mal, hein ! Surtout qu’ils n’y vont pas de main morte…
Je le regarde, stupéfait… Comment sait-il ?
– Ils sont très bavards…
Et il fouette son cheval…
– Ma femme a crèmes et plantes qui en ont soulagé d’autres… Qui te soulageront toi aussi…

– Laisse-toi faire… Détends-toi… C’est affaire de deux ou trois jours et il n’y paraîtra plus…
– Je me vengerai…
– Prends garde ! Elles sont toutes puissantes… D’autres avant toi s’y sont brûlé les ailes… Et leur plaisir à elles, c’est d’humilier, chaque fois qu’elles en trouvent l’occasion, les pauvres hères que nous sommes…
– Les temps changent… Elles n’en auront plus bien longtemps l’occasion…

jeudi 23 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 7 )



8 Mai ( après-midi )

– Vous m’emmenez où ?
– Chez le docteur Robin… Lui montrer que, comme promis, je m’occupe de vous aussi sérieusement que possible… Elle sera contente…

– Regardez, docteur ! Vous voyez ?
Elle voyait, oui… Elle voyait même très bien… Et elle en a lentement dessiné, à doigts légers, les contours…
– Vous n’y avez pas été de main morte… Mais vous avez raison… Il n’y a que ça qui soit efficace avec elle…



9 Mai

– Bon… Alors récapitulons… Au vu des documents en ma possession on se trouve devant trois postes de dépenses superflues – et ruineuses – principaux : les vêtements de prix, les boîtes de nuit et les plates-formes de voyance… Commençons par là… Qu’avez-vous donc besoin de consulter des voyantes ?
– Pour savoir…
– Pour savoir ?! Pour savoir quoi ?
– Des choses…
– Quel genre de choses ?
– Si ça va bien se passer au boulot… Si je vais pas avoir d’ennuis de santé… Si…
– Si ?
– Si des fois je pourrais pas finir par rencontrer quelqu’un…
– Nous y voilà, hein, nous y voilà…
– Ben oui, mais…
– Mais quoi ?
– J’ai pas envie de finir ma vie toute seule…
– À vous y prendre comme vous vous y prenez, c’est ce qui vous pend au nez… Parce que… vous avez quel âge ?
– Ben… 46…
– 46, oui… Et pas 23…
– Ça… je sais bien…
– Non, vous savez pas, non… Si vous saviez, vous n’iriez pas dépenser des fortunes pour vous donner le ridicule – j’ai vu votre penderie – de vous déguiser en gamine… Vous ne passeriez pas vos week-ends en boîte et vos lundis pendue au téléphone avec de pseudo-voyantes pour savoir s’il y a des chances que « ça dure » avec le boutonneux que vous avez ramené le samedi soir dans votre lit… Qui a bien profité de l’occasion… Qui se soucie de vous comme d’une guigne… Et qui n’aura rien de plus pressé que d’aller raconter aux copains, en rigolant, comment ça s’est passé avec « la vieille »…
– Je suis très jeune d’esprit… Et je m’entends beaucoup mieux avec les gens de leur âge qu’avec ceux du mien…
– Ce qui est parfaitement logique… Vous êtes complètement immature… Le problème, c’est que vous vous mettez, par votre inconséquence et vos comportements d’adolescente attardée, gravement en danger… Vous avez accumulé des dettes d’un montant astronomique… Que vous êtes parfaitement incapable de rembourser… Vous continuez imperturbablement… Comme si de rien n’était… Et vous voudriez que je vous laisse vous enfoncer sans réagir ? Il n’en est pas question… Et croyez bien que je mettrai tout en œuvre – absolument tout ce qui est en mon pouvoir – pour vous empêcher d’aller à la catastrophe…

Elle a raison… Évidemment qu’elle a raison… Ça fait des mois et des mois que je fais du grand n’importe quoi… Qu’est-ce qu’elle croit ? Que je m’en rends pas compte ? Bien sûr que si ! Je m’en veux assez… Mais c’est plus fort que moi… Elle peut m’en empêcher ? Qu’elle le fasse ! Qu’elle le fasse ! Oh, oui, qu’elle le fasse !



12 Mai

– Voyons un peu ces comptes… Voyons si vous vous êtes enfin montrée raisonnable…
– Je suis nulle… Je suis complètement nulle…
– Hein ?! 600 euros de… Non, mais alors là cette fois c’est le bouquet… Vous le faites exprès… C’est pas possible autrement… Vous le faites exprès…
– J’ai aucune volonté…
– Ça, c’est le moins qu’on puisse dire…
– Empêchez-moi ! S’il vous plaît, empêchez-moi !
– C’est bien ce que j’ai l’intention de faire… Et de façon à vous ôter à tout jamais l’envie de recommencer…
– C’est-à-dire ?
– Vous verrez bien…



13 Mai

– On est arrivées… C’est là…
– Mais c’est qui toutes ces filles ?
– Des petites jeunes… De ces petites jeunes à qui vous venez souffler sous le nez, en boîte, les garçons de leur âge… Je suis sûre qu’elles apprécieront à sa juste valeur le spectacle auquel elles vont assister…

lundi 20 février 2012

Souvenirs d'avant ( 34 )

34-

Scapin fait les cent pas en coulisse…
– On joue gros… On joue vraiment gros…
Le marquis Des Bruyères, lui, a l’œil rivé à l’embrasure du rideau…
– Ils sont venus… Ils sont tous venus… Tous…

La salle est pleine… De femmes qui se dissimulent, dans les loges, derrière leurs éventails… De petits marquis poudrés qui se saluent avec force compliments et ronds de jambe…

Les trois coups…
– Aaaaahhh !
Et, sur la scène, Scapin, Zerbine et Léandre se poursuivent, s’invectivent, se réconcilient…
On rit… On s’exclame… On applaudit…

– C’est ainsi, drôlesse, que tu crois pouvoir te comporter ?!
– Écoutez-moi, mon maître…
– Rien du tout… Je n’écoute rien du tout… Tu m’as conté, jusqu’à présent, suffisamment de sornettes… Et j’en connais un, là-dessous, qui va te chauffer un bon moment… Et te faire te souvenir de songer dorénavant à servir sans réserve les intérêts de ton maître…

Et Léandre de la trousser, malgré ses protestations, sous les vivats et les encouragements… De lui infliger, pour la plus grande joie de l’assistance, une fessée retentissante… Qui s’éternise… Qui semble ne jamais devoir prendre fin...

Isabelle ne les quitte pas des yeux… Son épaule frôle la mienne… S’y appuie…
– Il y prend goût, on dirait…
– Elle aussi, à ce qu’il semble…
– Et eux… Eux… La salle… Tu les entends ?
Sa main est moite… Son souffle court…
Elle ne me repousse pas…
Notre premier baiser…
Et puis…

Scapin n’en croit pas ses yeux…
– Ça arrête pas… Partout on nous réclame… Partout…

Angoulême… Cognac… Pau…
Il se frotte les mains…
– Et ça continue… Ça continue…

Ça continue… Zerbine offre toujours aussi complaisamment son postérieur aux claquées de Léandre…
– Tape pas trop fort quand même ! Et pas trop longtemps… Parce que les marques elles partent plus à force…
– Oui… Mais ce que les gens aiment…
Ce que les gens aiment, c’est qu’il ne la ménage pas…
Isabelle aussi… Chaque fois ses yeux brillent… Ses mains tremblent…

Zerbine brûle de fièvre… Les médecins la saignent… Lui font avaler force potions… Elle veut jouer…
– C’est de la folie…
Mais elle veut… Elle se lève… Quelques pas… Elle s’écroule sans connaissance…

Scapin est effondré…
– Juste au moment où tout commençait enfin à nous sourire… À croire que le sort…
– Mais je peux jouer, moi !
– Toi, Isabelle ? Mais tu ne connais pas le rôle…
– Bien sûr que si ! Depuis le temps que je l’entends…
– Oui, mais…
– Mais quoi ?
– Il y a… Non… Rien… Tu es vraiment décidée ?
– Oui… À condition que ce soit avec lui…
Avec moi…

– Méchant ! Tu as tapé fort… Mais ils ont aimé… Tu as vu comme ils ont aimé… Plus que quand c’était Zerbine même… Hein ?... Tu trouves pas ?
– Toi aussi, tu as aimé…
– Chut ! Tais-toi !
Je la serre contre moi… Mes mains se faufilent…
– Il est tout chaud… Il est brûlant…
Elle me le laisse…
– Mais sois doux ! Sois très doux ! C’est la première fois… De ce côté-là, c’est la première fois…

jeudi 16 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 6 )


25 Février

Madame Benoît passe me voir… Souvent…
– Vous tenez le coup au moins ?
Je tiens le coup, oui… Et n’en suis pas peu fière…
– Je n’ai pas touché une cigarette depuis le jour où…
– C’est bien… Il faut… Mais ce n’est qu’une première étape… Il y a tant de choses chez vous à reprendre à la base… Presque tout… Vous en avez conscience, j’espère ?
– Un peu…
– Seulement un peu ?! Décidément, oui, il y a du boulot… Il va impérativement falloir que quelqu’un se dévoue et vous prenne en mains… Peut-être – je n’y suis pas encore complètement décidée – vais-je finir par m’y résoudre…



5 Mars

– Ça fait combien de temps ?
– Que je ne fume plus ? Depuis le 8 Février…
– C’est bien… Vous faites preuve de beaucoup de bonne volonté… Et de volonté tout court… Alors vous savez ce qu’on va faire ? Si le 8 Mai – ça fera tout juste trois mois – vous n’avez toujours pas flanché je m’occupe sérieusement de vous…



12 Avril

– Tu peux te rhabiller… Ce sera rien… Je vais te faire une ordonnance… Alors comme ça il paraît que vous vous êtes mises d’accord toutes les deux, Madame Benoît et toi ?
– Oui…
– Ça a pas l’air de t’enchanter…
– Si… Oui… Non… C’est pas ça… J’ai peur de pas être à la hauteur avec elle… Que ce soit trop dur ce qu’elle va me demander…
– Son rôle va justement consister à faire en sorte que tu le sois…




18 Avril

– Ça approche… Ça approche à grands pas… Il serait temps de commencer à tout mettre en place… Alors pour commencer vous allez aller me chercher vos relevés de compte…
– Mes relevés de compte ? Pourquoi faire mes relevés de compte ?
– Parce que je veux les voir…
– Je les ai pas là comme ça…
– Ce qui signifie que ça doit être une belle pagaille dans vos papiers… À ça aussi il va falloir mettre bon ordre… Bon, mais en attendant, je vous laisse jusqu’à demain pour les retrouver… Les deux dernières années je veux… Les deux dernières années de tous vos comptes…



19 Avril

– Ah, ben bravo ! Bravo ! Non, mais vous êtes complètement irresponsable, hein !
– Je vais rembourser…
– Vous allez rembourser… Vous allez rembourser comment ? Vous pouvez me dire ?
– Je vais me débrouiller… Je vais…
– Emprunter à une autre société de crédit pour rembourser celle-là ? À des taux faramineux ? Vous êtes folle ! Vous êtes complètement folle… Et tout ça pour quoi ? Pour acheter des vêtements apparemment… Des tonnes de vêtements… Et pour téléphoner… On peut savoir ce qui justifie de telles notes de téléphone ?
– Non, mais c’est que… quelquefois… j’appelle des voyantes…
– Quelquefois ! Non, mais de qui vous vous moquez ? Vous y passez vos soirées, oui ! Bon… eh bien pour commencer interdiction formelle de composer quelque 08 que ce soit… C’est compris ?



8 Mai

– Vous êtes passée outre mon interdiction…
– Oui, mais j’en ai fait moins… Beaucoup moins…
– Peu importe… Vous en avez fait… Vous savez ce qui vous attend, je suppose ?
– Ici ? Dehors ?
– Évidemment ici… Approchez ! Laissez-vous faire ! Laissez-vous faire, j’ai dit ! Là… À la bonne heure… Et enlevez vos mains ! Allons, dépêchez-vous ! Ne faites pas l’enfant… Vous aggravez votre cas… Voilà ! Allez ! En position maintenant…

lundi 13 février 2012

Souvenirs d'avant ( 33 )

33-

Les bœufs qui tirent notre chariot s’affaissent dans la neige, épuisés… Ils n’iront pas plus loin…
Ça tombe épais… Dru… À gros flocons…
– Si seulement on savait où on est… Mais on n’y voit rien… Rien…

Scapin prend les choses en mains…
– Léandre et moi, on va aller chercher du secours… Mettez-vous à l’abri, derrière, sous les bâches… Et ne bougez pas d’ici… Sous aucun prétexte…

Serrés les uns contre les autres… Transis… Frigorifiés…

La nuit tombe… La nuit est tombée…
Isabelle se blottit contre moi…
– C’est la fin du voyage… On va tous mourir là…
Je lui réponds d’une caresse sur la joue…

Des appels dans l’obscurité… Des galops de chevaux… Des torches… Des valets… Et Scapin… Et Léandre…
– Venez !
On nous emmène… On nous emporte… On nous enlève…

Un château… Des lumières… De la chaleur… Une longue table garnie de victuailles dont le propriétaire – un marquis – fait le tour à grands pas… En lançant ouvertement à Zerbine des œillades appuyées…
– Sustentez-vous ! Rassasiez-vous !
On ne se fait pas prier…
– Ainsi donc vous êtes comédiens… Mais on en parlera demain… Quand vous serez reposés…

Scapin nous impose le silence…
– Chut ! Ecoutez tous… Voici ce que le marquis des Bruyères nous propose… Il nous héberge… Il nous nourrit… Et même…
Il brandit une bourse…
– Il nous paie… Pour que nous montions une pièce dont il a eu l’idée et qui sera jouée, dès que, les uns et les autres, nous connaîtrons nos rôles devant un parterre de ses amis…
– Vive le marquis !
Et une salve d’applaudissements salue son entrée…

Isabelle soupire…
– Au moins pendant ce temps-là n’aurons-nous plus faim… Ni froid…

Derrière la porte de sa chambre le rire de Zerbine…
– Arrêtez ! Non… Vous me chatouillez…
Et la voix du marquis…
– Quelle drôlesse tu fais...
Leurs rires s’emmêlent…

Scapin tire une figure longue d’une aune…
– Oui… Mais non… Ça va pas être possible…
– Quoi donc ? Qu’y-a-t-il ?
– Il veut que… Dans sa pièce le personnage que doit jouer Zerbine reçoit, sur scène, une magistrale fessée…
Tous les regards convergent vers elle…
– Écoutez, les amis… Ça fait des mois et des mois qu’on tire le diable par la queue… Qu’on mange à notre faim un jour sur trois… Et encore ! Qu’on espère en vain chaque soir que le lendemain sera meilleur… Et enfin… enfin la chance nous sourit… Nous allons jouer, grâce au marquis, devant de nobles et puissants personnages qui, si nous parvenons à les persuader de notre talent, nous prendront sous leur protection… Sans doute finirons-nous – le marquis en est en tout cas convaincu – par nous produire à la Cour… Devant le Roi… S’il faut pour cela qu’on me tambourine le derrière… Et bien qu’on me le tambourine… Autant qu’on voudra… Allons, Scapin ! Commençons ! Apprenons ! Répétons !

jeudi 9 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 5 )


6 Février

Quatre jours ! Quatre jours que je n’ai pas touché une cigarette… Mais surtout… quatre jours qu’elle me fait confiance… Qu’elle ne me surveille plus… Qu’elle me laisse – qu’elles me laissent – aller et venir à ma guise… On a passé un contrat toutes les deux : je suis libre de mes mouvements… Elle ne me contrôle plus, mais, si je flanche, j’ai promis de le lui avouer aussitôt… Elle est sûre que je le ferai… Certaine… Et elle a raison… À aucun prix je ne voudrais trahir sa confiance…

Pour le moment je tiens bon… Mais c’est dur… Que c’est dur !



8 Février

J’ai craqué… À ma façon à moi… Sans mesure… Avec excès… Dix cigarettes… Coup sur coup… L’une sur l’autre…

– Tu sais ce qu’on avait dit…
Je savais, oui… Que si cela se produisait, c’était devant l’une de ses patientes que je serais punie… Une de ses patientes de ma connaissance… Mais c’était qui alors ces femmes parmi lesquelles je devrais choisir ?
– Il y a Madame Bayard, la boulangère…
– Oh, non, pas elle, non ! Deux heures après tout le monde serait au courant…
– Elle m’a formellement promis le secret…
– Oui, oh, tu parles ! Je la connais…
– Madame Benoît…
– La femme du notaire ?
– En personne…
– Ça craint quand même ! Qu’est-ce qu’elle irait penser de moi après ?
– Il fallait y réfléchir avant…
– Et la troisième ?
– Mademoiselle Luant… L’institutrice… Tu réfléchis… Tu me diras…



9 Février

Après mûre réflexion ça a finalement été Madame Benoît… Parce que les deux autres… Madame Benoît qui s’est confortablement installée…
– Parce que vous allez faire durer, docteur, j’espère… Que je ne me sois pas déplacée pour rien…
– Aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire… Bon, allez ! Tu te déshabilles, toi…
Ce que j’ai fait… En leur tournant le dos…
– Oh, mais charmant ! Absolument charmant ! Et donc c’est cette jeune fille… Comment l’appelez-vous déjà ?
– Chloé…
– C’est donc Chloé qui va officier… Parfait… Absolument parfait…
C’est Chloé qui a officié… Longtemps… Très longtemps…
Quand elle s’est enfin arrêtée Madame Benoît a applaudi à tout rompre… Interminablement…

– Et maintenant ?
– Maintenant elle va aller au coin… Allez, dépêche-toi, toi ! Pour méditer sur ce qui arrive quand on s’avère incapable de faire preuve de volonté… Au moins un minimum… C’est quand même pas bien compliqué…
– Surtout qu’il y va de son intérêt à elle…
– C’est incontestable…
– Vous avez de la constance, docteur… Vous avez vraiment de la constance… Parce que rien ne vous oblige à prendre autant à cœur l’intérêt de vos malades… Ah, ça, on a de la chance de vous avoir, on peut pas dire… Là-dessus tout le monde ici est unanime…
– Je ne fais que mon devoir…
– Je vous admire, vous savez ! Je vous admire vraiment… Quand on voit tout ce que vous dépensez comme temps et comme énergie pour des patientes qui ne font même pas l’effort de s’aider elles-mêmes… Ça doit être d’un décourageant…
– Oh, pas tant que ça ! Parce que dans le cas présent je suis bien convaincue qu’on est tout près du but… D’ici trois semaines – quatre tout au plus – elle aura définitivement cessé de fumer… Tous les problèmes ne seront pas réglés pour autant… Loin de là… C’est un véritable travail de fond qu’il faudrait entreprendre… Mais cela ne me concerne plus… À d’autres de prendre le relais… S’ils se sentent des dispositions pour les tâches de longue haleine… À vous peut-être, Madame Benoît…
– Et pourquoi pas ? Je vais y réfléchir…

lundi 6 février 2012

Souvenirs d'avant ( 32 )

32-

– Et c’est tout ?
– Votre Majesté serait certainement fort mécontente si nous inventions, pour lui complaire, des confidences que nous n’avons pas véritablement reçues…
– Et pour quel motif ?
– Tant monsieur de Navarre que Monsieur d’Alençon font montre à notre égard d’infiniment de réserve…
– C’est que vous ne vous employez pas vraiment à les mettre suffisamment en confiance…
– Votre Majesté peut être certaine que…
– D’autres y sont parvenues… Pourquoi pas vous ? Bon, mais trêve de bavardages… Nous allons faire en sorte que vous preniez dorénavant beaucoup plus à cœur les missions qui vous sont confiées… Je sais quelques dames de la cour qui s’ennuient… Vous voir administrer, par mes laquais, sans en connaître la raison, une retentissante fessée devrait quelque peu les distraire…
– Oh, Votre Majesté, je vous en conjure…
– Et vous convaincre de mettre désormais davantage de cœur à l’ouvrage…

– Elles l’ont fort blanc…
– Ça ne saurait durer…
– Et fort charnu…
– Ça n’y rebondira que mieux…
– Ah, ça y est… Ça commence…
– Les mains de ce laquais… De vrais battoirs…
– Qu’il sait manier, c’est clair…
– La preuve : elle chante !
– J’adore quand la voix grimpe comme ça dans les aigus…
– L’autre est moins expansive…
– Oui, mais remue davantage…
– De façon bien indécente…
– Assurément…
– Si elle avait un tant soit peu le respect d’elle-même…
– C’est une vertu – chacun le sait – dont elle est tout-à-fait dépourvue…

– Les voilà décorés de rougeurs fort avenantes…
– Qui vont leur interdire, de longs jours durant, de s’asseoir…
– Et qu’elles auront bien de la peine à dissimuler à leurs maris…
– Précaution bien inutile : avant ce soir ils sauront à quel traitement fut soumis le séant de leurs épouses…
– Et ils ne seront pas les seuls… Avant une heure toute la Cour en fait des gorges chaudes…
– Toute la Cour… Et bien au-delà…
– Je sais, pour ma part, chez qui je vais courir aussitôt sortie d’ici…
– Et moi donc !

– Couvrez maintenant toutes deux vos rondeurs, Mesdames ! Et allez ! Vous pouvez toutes aller… Allez vaquer à vos occupations… Non pas vous, Madame d’Uzès… Ni vous, Madame de Châtillon… J’ai à vous parler…

– Vous avez les joues bien empourprées, Madame d’Uzès… Et les yeux bien brillants…
– Que Votre Majesté me pardonne, mais…
– Serait-ce que le spectacle auquel vous venez d’assister a enfiévré vos sens ? Comme il a échauffé ceux de Madame de Châtillon qui peinait manifestement à dissimuler le très vif plaisir qu’elle éprouvait à contempler ces deux derrières copieusement fessés… N’est-il pas vrai ?
– Votre Majesté sait…
– Que les charmes des gentes dames et demoiselles sont loin de vous laisser indifférente…
– Je ne saurais le nier…
– Et que vous semble de ceux de Madame d’Uzès ?
– Ils en éclipsent beaucoup d’autres, Votre Majesté…
– Il ne tient qu’à vous de les découvrir plus avant… Madame d’Uzès, dans l’état où elle se trouve, ne saurait vous en refuser l’accès…
– J’ignore, Votre Majesté… Jamais encore… Ce serait…
– L’occasion ou jamais de vous initier à des plaisirs nouveaux… Allons, ne soyez pas si prude… Nous sommes entre nous…

– Eh bien ?! Que vous en semble ? Oserez-vous prétendre n’avoir point été satisfaite ?
– Ce serait mentir, Votre Majesté… Je l’ai été plus que de raison…
– Nous vous réservons d’autres plaisirs…
– Vraiment, Votre Majesté ?
– Vraiment… Voyez ce garde…
Elle lève les yeux sur moi…
– C’est lui qui vous fessera – publiquement, comme l’ont été ces dames tout à l’heure – quand je lui en donnerai l’ordre…

jeudi 2 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 4 )


2 Février

Voilà trois jours que je suis ici. Chez elle. Sous haute surveillance. Celle de Chloé, une étudiante en médecine – une amie à elle – qui ne me lâche pas d’une semelle… Où que j’aille… Quoi que je fasse… Trois jours que je n’ai pas touché la moindre cigarette. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque… Ah non alors ! Mais en attendant pas une… En trois jours pas une… C’est que ça doit être en bonne voie…

– Hein que c’est en bonne voie ?
– Tu crois ça, toi ?
– Il me semble, oui…
– Eh bien on va vérifier… C’est facile…

C’est Chloé qui me l’a apporté… Dans ma chambre… Au moment où j’allais éteindre… Un paquet de cigarettes… De ma marque habituelle… Préférée… Un paquet qu’elle a posé sur la petite table, près de la fenêtre…
– Le but de l’opération, c’est évidemment que demain matin il soit toujours là… Intact… Bon, ben bonne nuit… Faites de beaux rêves…

Je me suis tournée… Retournée… Sans parvenir à m’endormir…
J’ai rallumé… Je l’ai pris en mains… Caressé… Longtemps… Envie… Tellement envie… Non… Non… Je l’ai lâché… Non… J’ai couru me recoucher…

Et puis encore… Je l’ai ouvert cette fois… Je les ai voluptueusement senties… J’en ai sorti une… Que j’ai portée à la bouche… J’ai approché le briquet… Et j’ai tout résolument balancé par la fenêtre…

J’ai dormi… Un peu… Une dizaine de minutes… Je me suis réveillée en sursaut… Et je suis descendue… Rien ni personne n’aurait pu m’en empêcher… J’ai tout retrouvé… À tâtons dans l’herbe… Et la première je l’ai fumée là, dehors, debout dans le froid, à grandes goulées gourmandes…

Je suis remontée… De toute façon maintenant que j’avais commencé… Et j’ai fini le paquet…

– Ah, ben bravo ! Bravo ! C’était en bonne voie… La preuve !
– J’ai quand même tenu deux heures…
– Et alors ! La belle affaire ! Il s’agit pas de tenir deux heures… Ou cinq… Ou trois jours… Il s’agit de se débarrasser, une bonne fois pour toutes, de cette détestable habitude… Qui met, de surcroît, la santé gravement en danger… Oh, mais on y arrivera… On y arrivera… Tu te lasseras avant moi… Bon, mais en attendant tu sais ce qui t’attend… Tu t’en occupes, Chloé ? Mais si, allez ! Faut bien que tu finisses par commencer un jour…

À petites claques hésitantes…
– Oui, ben si c’est comme ça que tu t’y prends… Fais voir !
Une douzaine de coups fermement appliqués…
– Là ! Tu as vu ? Allez, à toi !
À elle… Qui a aussitôt mis la leçon à profit…
– Bien ! Très bien ! Continue ! T’arrête pas ! Plus fort ! Encore ! Oui… Comme ça…
Elle ne s’est pas fait prier…

– Pleure pas ! Tu y arriveras, tu verras ! On y arrivera…
– Non ! On n’y arrivera pas ! Non ! Je suis bien trop nulle…
– Fais-moi confiance ! Tu veux pas me faire confiance ?
– Si ! Oui…
– En attendant va te mettre au coin là-bas…

– Elle y arrivera ! Bien sûr qu’elle y arrivera… Parce qu’elle est pleine de bonne volonté… Et qu’elle veut sincèrement se guérir de cette sale habitude… Elle y arrivera… Quitte à ce que, si c’est nécessaire, on utilise les grands moyens…
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire – regarde devant toi, toi là-bas ! Nez au mur ! Allez ! – c’est-à-dire qu’il est quelque peu vexant pour une femme de son âge – T’as compris ce que je t’ai dit ? – de recevoir une bonne fessée déculottée devant l’une ou l’autre de ses connaissances… Or, parmi mes patientes, il y en a deux ou trois, sur la discrétion desquelles on peut absolument compter, qui ne demanderaient pas mieux que de lui rendre ce petit service…

– Vous n’allez pas faire ça ?
– Bien sûr que si ! À moins que tu te montres enfin raisonnable…