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lundi 11 décembre 2017

La peste

John William Waterhouse Consulting the Oracle. Tate Britain.

Caïus fait la moue.
– Ça marchera jamais…
– Bien sûr que si !
– Tu crois ?
– Je crois pas. Je suis sûre. Allez, file ! Qu’elles te trouvent pas là en arrivant. Je t’appellerai, le moment venu.

– Bon, allez, tout le monde est là ?
– Il manque Julia. Elle viendra pas. Ça lui fait bien trop peur ce qu’ils vont dire les dieux.
– Et Octavie. Mais elle voudrait quand même savoir pour son bébé.
– Alors, on commence. S’il y en a qui ont des questions…
Elles en ont. Toutes.
– Est-ce que je vais enfin tomber enceinte ?
– Est-ce que mon père va guérir ?
– Mon mari, avec cette autre femme ?
– Mon voyage ? Ça se passera bien ?
– Et les élections pour Clodius ?
– Et mon fils ? Il sera décurion ?
– Holà ! Pas toutes en même temps. Sinon…
Elle s’assied sur ses talons, se concentre, les yeux clos, les mains bien à plat sur les genoux.
Elles se taisent. Les fumées de l’encens planent au-dessus de leurs têtes, en volutes entêtantes. Le silence se fait lourd. Compact. Une ombre passe sur son visage.. Elles échangent des regards inquiets. Une autre. De plus en plus inquiets. Elle fronce les sourcils, esquisse une grimace, semble contempler quelque chose, très loin, avec épouvante.
Antonia n’y tient plus.
– Il y a quelque chose qui va pas ?
D’un geste impérieux, elle lui intime l’ordre de se taire.
Elle se lève, s’approche du rideau sacré, tend l’oreille. Un long moment. Et puis se tourne vers elles.
– Les dieux ne veulent pas répondre à vos questions.
– Hein ? Mais pourquoi ?
– Parce que…
Elle hésite.
– Mais vas-y ! Dis-le !
– Parce qu’ils estiment qu’au regard des grands malheurs qui nous attendent, vos petites préoccupations sont dérisoires.
– Qui nous attendent ! Mais qui attendent qui au juste ?
– Nous tous…
– Et c’est quoi ?
Elle baisse les yeux. Et la voix.
– La peste.
– Comme sous Titus ?
– En pire. En bien pire. C’est par dizaines de milliers que se compteront les morts.
Elles crient, horrifiées. Elles se frappent la poitrine. Elles s’arrachent les cheveux.
– Mais pourquoi ? Pourquoi ?
– Les dieux sont profondément irrités contre les humains. Qui ont mérité, selon eux, un châtiment exemplaire. Attendez ! Chut ! Écoutez…
Elle hoche la tête, plusieurs fois, en signe d’assentiment.
– Ils disent…
Elle les fait attendre. Un long moment.
– Quoi ? Mais parle à la fin !
– Ils disent que la peste épargnera celles qui accepteront, de leur plein gré, un châtiment d’un autre ordre.
– Quel châtiment ?
– Le fouet. Vigoureusement administré par une main masculine. Celle de Caïus en l’occurrence.
Un long silence. Presque aussitôt suivi d’un immense brouhaha. Qui dure. Qui s’éternise. Qu’elle finit par interrompre.
– Les dieux attendent une réponse.
– Est-ce qu’on a vraiment le choix ?
– Si vous voulez rester en vie, non.
Elles ne veulent pas mourir. Ah, non ! Non… Elles vont en passer par là. Même si… Elles en passeront par là. Bien obligées. Elles le lui confirment. Toutes. Les unes après les autres.
– Ce sera quand ?
– Maintenant.
Leurs regards s’affolent.
– Maintenant !
– C’est à prendre ou à laisser.
Elles soupirent, se lamentent, supplient les dieux de leur accorder des délais.
– Ils s’impatientent. Ne les laissez pas changer d’avis…

C’est Livia qui commence. Elle laisse tomber sa toge. Lentement. Avec un profond soupir. Les autres suivent son exemple. Elles ôtent leurs vêtements. Tous leurs vêtements. Toutes. Toutes ensemble.

Elle passe la tête.
– Tu peux venir, Caïus. C’est mûr. Elles sont nues. À toi de jouer. Et ne les ménage pas !

Il surgit. Le fouet claque et s’abat en sifflant, avec force, sur la première croupe qui se présente. Celle d’Antonia.


samedi 9 décembre 2017

Amandine (4)

 Un quart d’heure, à peine, et elle était de retour.
– Toi ! Déjà ! Mais qu’est-ce qui se passe ?
– C’est Aurore qui me renvoie…
Elle l’a dit très vite. Sans me regarder.

– Parce que ce qu’elle voulait, quand je suis descendue tout-à-l’heure, c’est que je vous montre la fessée qu’elle m’a donnée. Et je l’ai pas fait…
– Rien t’empêchait de lui dire que si.
– Je peux pas lui mentir. Pas à elle. C’est au-dessus de mes forces.
– Et donc… t’es redescendue pour ça.
– Voilà, oui. Sauf que je sais quand même pas si je vais le faire. De plein de choses ça dépend. Et puis, surtout, c’est compliqué.
– Parce que ?
– Parce que, d’abord, je vous connais. Et qu’avec quelqu’un qu’on connaît, c’est pas du tout la même chose. Je le vois bien avec les filles du hand. Ce qu’elle voudrait, Aurore, c’est m’en mettre une juste avant un match pour qu’elles se rendent compte, comme ça, sous la douche, après. Mais je peux pas. Qu’elle écarte le rideau, quand j’essaie des fringues dans les magasins, et que les nanas, autour, elles voient que j’ai le derrière tout rouge, ça m’est égal. C’est même pas que ça m’est égal, c’est que j’aime bien. C’est que ça m’excite. Alors c’est quand elle veut. Mais des filles que je connais, que je suis amenée à voir souvent, tous les jours pour certaines, c’est même pas envisageable. Seulement ça, elle a du mal à le comprendre, Aurore. Et c’est sans arrêt qu’elle revient là-dessus. Qu’elle veut absolument me convaincre.
– Et vous vous disputez.
– Oh, non. Non. Quand même pas.
– Ensuite… T’as dis d’abord… Alors il y a forcément un ensuite.
– Ensuite, vous êtes un type. Et montrer ses fesses à un type, tout de suite ça en prend un autre de sens. Et j’ai pas envie. Parce que j’éprouve rien du tout de sensuel avec les types, moi. Je l’ai cru à une époque. À cause de mes copines qui faisaient tout un foin de ce qu’elles ressentaient avec eux. Je disais rien. Je faisais semblant de trouver ça bien, moi aussi. Comme je vous ai dit, j’ai eu des petits copains. Mais qu’est-ce que je pouvais m’emmerder avec ! Alors que les filles, souvent, elles me mettaient dans tous mes états. Si vous saviez le nombre de nanas de mon quotidien avec lesquelles j’ai passé la nuit ! Sans qu’elles en sachent jamais rien. Et puis un jour il y a eu Clotilde. Ça a été la révélation, Clotilde. Comment on s’est éclatées toutes les deux ! Tout ça pour dire qu’un mec qui va éprouver du désir pour moi en me voyant à poil, ça me fait ni chaud ni froid. Ça me rebuterait même plutôt.
– Il y a quand même eu monsieur Folier. Qui s’est joyeusement rincé l’œil. Ce qui, apparemment, ne t’a pas déplu.
– Ce qui m’a pas déplu, c’est que ce soit pas calculé. Pas prévu. C’est le côté hasard. Que personne s’y attende. Comme pour le coup de vent à la fac. C’est ça, quand t’y repenses, qu’est savoureux, mais le reste sinon…
– Bon… Et la conclusion de tout ça ?
– C’est qu’on est tombées d’accord, Aurore et moi, pour que ce soit vous qui décidiez, au final, si je vous montre ou pas. Pour elle, ça fait pas l’ombre d’un doute que vous voudrez. « Un mec qu’a l’occasion de voir le cul d’une nana, il se pose pas de questions, il fonce. »
– Et pour toi ?
– Je sais pas, mais ce que je sais, par contre, c’est que si vous voulez, surtout après tout ce que je viens de vous dire là, si voir mes fesses, c’est bien plus important pour vous que n’importe quoi d’autre, ça pourra jamais plus être comme avant nous deux. Je me sentirai plus vraiment en confiance. Alors vaudra mieux que ce soit chacun de son côté. Je passerai toujours vous voir, oui, bien sûr, et vous emprunter des livres, mais ce sera juste bonjour-bonsoir. Et on parlera de la pluie et du beau temps.
– Et dans le cas contraire ?
– Oh, alors là ! Vous saurez tout de moi. Je vous cacherai rien. Sur plein de trucs compliqués en moi, vous m’aiderez à y voir clair. Et puis si vous saviez tout ce que j’ai encore à vous raconter… Que j’ai jamais dit à personne.
– Et alors ? Je vais décider quoi à ton avis ?
– Je sais pas. Elle est tellement sûre de ce qui va se passer, Aurore. « Il va faire des pieds et des mains pour que tu changes d’avis. Faire des tas de raisonnements où tu vas perdre ton latin. Pour avoir le beurre et l’argent du beurre. Pour voir ton cul et que tout continue quand même exactement comme avant entre vous. »
– Oui, ben elle se trompe complètement, Aurore.
– C’est vrai ? Oh, merci. Merci.
Et elle s’est jetée à mon cou.
– Je t’adore.

jeudi 7 décembre 2017

Mémoires d'une fesseuse (14)

Philibert n’avait pas perdu de temps.
– J’ai ce qu’il te faut… Ou du moins une première fournée.
– Ça y est ? Déjà ! Chouette ! C’est qui ?
– Trois charmants jeunes gens. Dix-neuf, vingt-deux et vingt-quatre ans. Discrets. Joueurs. Bien de leur personne. Et que la perspective de te voir tambouriner allègrement le fessier de ta colocataire enchante positivement.
Il m’a tendu un numéro de téléphone.
– Tu peux appeler quand tu veux. Ils attendent que ça.
Je l’ai fait le soir même.

– Où on va ?
– Tu verras bien.
– Pourquoi tu veux pas le dire ?
– Pour que t’aies la surprise.
– C’est encore une cabine comme l’autre fois ? Oui, je suis sûre que c’est ça. C’est forcément ça.
– À moins que ce soit encore mieux que ça.
– Encore mieux ?
Elle a fermé les yeux. Un sourire radieux a illuminé son visage.

Ils étaient installés à l’écart, tout au fond du café.
Je l’ai poussée devant moi.
– Je vous présente Marie-Clémence.
– Enchantés.
On s’est assises.
– Marie-Clémence dont, malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à venir à bout.
– Peut-être que vous n’êtes pas assez sévère ?
– Oh, si ! Si ! Je vous assure… Eh bien ? Montre-leur, toi !
Elle m’a regardée sans comprendre.
– Les photos de l’autre soir ! Tu les as bien. Je te les ai envoyées.
– Les… Ah, oui. Oui.
Elle a sorti son portable, l’a allumé, m’a regardée.
– Eh bien, vas-y ! Qu’est-ce que tu attends ?
Elle a un peu hésité et puis le leur a bravement tendu.
– Ah, oui, quand même !
– Pour une déculottée, ça, c’est une déculottée.
– Avec une fessée comme ça, elle a pas dû pouvoir s’asseoir d’un moment.
Ils se sont passé son portable. Ont fait défiler. Redéfiler.
Il y en a un qui, par-dessus la table, lui a soulevé le menton du bout du doigt.
– Pourquoi tu fais ta vilaine comme ça ?
Elle a baissé les yeux.
– Regarde-moi ! Et réponds ! Pourquoi ?
– Je sais pas.
– Si, tu sais ! Tu sais très bien. C’est que tout au fond de toi, tu es une forte tête. Une rebelle. Mais les fortes têtes, ça se mate. Même s’il y faut du temps. Beaucoup de temps. On te rendra docile, tu verras. Très très docile. Bien plus docile encore que tu ne l’imagines.
Ils se sont levés.
Au passage, il lui a ébouriffé les cheveux.
– On est appelés à se revoir. Bientôt. Très bientôt.

– C’était trop ! Non, mais comment c’était trop ! C’était pas vraiment moqueurs qu’ils étaient. Non. Sévères plutôt. Avec un air de reproche. Une espèce de dédain. C’était pire. C’était mieux. Mille fois mieux. Et puis être obligée de leur montrer. Moi-même. Je savais plus où me mettre. Comment j’ai eu honte. Jamais de ma vie j’ai eu honte comme ça.
– Et c’est pas fini ! Parce que la prochaine fois que tu m’obliges à être sévère avec toi, je les fais venir. C’est devant eux que tu la recevras ta fessée.

lundi 4 décembre 2017

Rendez-vous

Louis-Abel Truchet Le chalet du château de Madrid. Bois de Boulogne (vers 1900)

– J’avoue que vous m’avez surpris, chère amie. Vouloir que nous nous retrouvions ici, au Bois, alors que nous disposons d’un lieu bien à nous où je peux, en toute discrétion, vous administrer les retentissantes fessées auxquelles vous aspirez.
– Peut-être ai-je mes raisons ?
– Sans doute… Sans doute…
– Que vous connaîtrez, soyez-en sûr, en temps opportun.
– Serait-ce parce que votre ravissante croupe d’albâtre conserve des preuves manifestes de la dernière correction qui lui a été infligée ?
– Elle en conserve, assurément. Et d’éclatantes.
– En sorte que vous ne souhaitez pas que je la martyrise davantage.
– Vous savez bien, d’expérience, que cela n’a jamais été pour me déplaire. Bien au contraire.
– En effet. Serait-ce alors que la présence de tous ces gens, autour de nous, qui ne savent pas, qui ne se doutent pas, fait naître en vous de délicieuses sensations ?
– Ce n’est pas vraiment désagréable, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit non plus.
– Vous mettez ma curiosité au supplice.
– Mon pauvre ami, que je vous plains !
– Moquez-vous, cruelle !
– Cruelle, moi ! Comment vous y allez ! Cruelle ? Alors que je m’abandonne, sans retenue et sans la moindre protestation, aux châtiments que vous jugez bon de m’imposer chaque fois que vous estimez que je les ai mérités.
– Il est vrai.
– Et c’est souvent.
– Je n’en disconviens pas. À ce propos, d’ailleurs, comment diable vous y prenez-vous pour que votre époux ne s’avise jamais de rien ?
– Une femme sait user de toutes sortes de subterfuges.
– Puis-je les connaître ?
– Certes, non. Contentez-vous de savoir qu’il est hautement improbable qu’il découvre jamais à quels traitements vous m’exposez.
– Comme vous voudrez.
– Eugène…
– Oui ?
– J’étais ici avec lui dimanche dernier.
– C’était donc cela !
– À cette même table où je me trouve présentement avec vous. Ce n’est pas bien, n’est-ce pas ?
– C’est même très mal.
– Vous allez me punir ?
– D’une monumentale fessée que vous viendrez ici même asseoir, demain dimanche, en sa compagnie.
– C’est bien ainsi que je l’entendais.
– Alors allons, Madame, allons !





samedi 2 décembre 2017

Amandine (3)




On est restés un long moment, face à face, sans rien dire.
C’est moi qui ai fini par rompre le silence.
– T’avais raison, hein ! D’ici on entend vraiment tout ce qui se passe là-haut.
– Oui, oh, ben n’importe comment, pour pas entendre il aurait vraiment fallu être sourd. Vu comment elle a tapé !
– Et vu comment tu criais…
– J’aurais voulu vous y voir, vous ! Ça fait mal, une fessée.
– Je sais, oui, merci. En tout cas, avec la vie que vous avez menée, il y a pas que moi qu’ai dû entendre.
– C’est ce qu’elle pense aussi, Aurore. Oh, mais ils peuvent aussi croire que c’est la télé, les gens…
– Peut-être, oui.
– On s’en fiche, n’importe comment, de ce qu’ils pensent. Faudra bien qu’ils s’y fassent, de toute façon, si elle vient s’installer ici avec moi.
– Elle va venir ? C’est vrai ? Tu dois être aux anges, non ?
– Oui. Même si j’y crois qu’à moitié. Bon, c’est vrai que ça lui a plu chez moi « C’est drôlement mignon, dis donc ! » Mais, en même temps, elle m’a déjà promis tellement de fois d’y venir. Quand elle m’en a mis une, que je suis sur ses genoux, qu’elle me caresse, elle est complètement décidée. Ça va se faire. C’est pour bientôt. Mais dès le lendemain, elle en parle plus. Ou bien alors, si je remets le sujet là-dessus, elle dit qu’on verra, qu’on en reparlera. En fait, je sais bien ce qu’elle voudrait, c’est que j’aille habiter chez elle. Seulement ça, moi, c’est niet. Parce qu’il y a ses parents chez elle et que, si j’ai quitté les miens, c’est pas pour aller me coltiner les siens. Qui sont vingt fois pires. Même que ce soit une grande maison avec un jardin et tout le confort. Et une chambre avec un lit immense que t’as toute la place que tu veux pour t’y ébattre. Oh, mais vous savez ce qui nous y est arrivé, un jour, là-bas ? Faut que je vous raconte ça.
– Je suis tout ouïe.
– C’était un mois ou deux après l’histoire du vent sur le campus. Ils étaient partis en week-end ses parents. On avait la maison pour nous toutes seules du coup. Et on était bien décidées à en profiter. Alors, cet après-midi-là, on avait mis la musique à fond et elle m’avait flanqué, je sais plus pour quelle raison, une gigantesque fessée qui m’avait fait crier comme une perdue. Moi, après, j’adore voir l’état de mon derrière. J’ai toujours adoré ça. Comme il y avait, dans leur séjour, une grande glace en pied, je m’y suis précipitée. Et que je te prends tout mon temps. Et que je te me contorsionne pour me regarder les fesses sous toutes les coutures. Ah, ça avait marqué. Pour avoir marqué, ça avait marqué. D’un seul coup, machinalement, je relève la tête. La porte de la cuisine, juste en face, était ouverte. Et qu’est-ce que je vois ? Un type, accroupi devant le lave-vaisselle, qui, tourné vers moi, profitait allègrement du spectacle. Comment j’ai détalé ! Et couru me réfugier, affolée, auprès d’Aurore qui n’a jamais voulu me croire. « Un type dans la cuisine ! Ben voyons ! Et puis quoi encore ? » Mais elle est quand même allée voir. Au retour, elle riait tout ce qu’elle savait. « C’est monsieur Folier. Un voisin. Mon père lui a laissé les clefs. Qu’il vienne regarder le lave-vaisselle qu’a un problème. Sauf qu’il a oublié de me prévenir. Et qu’avec la musique on l’a pas entendu arriver. » Oh, la honte ! Qu’est-ce qu’il allait penser de moi, maintenant, ce monsieur Folier ? « Que tu te prends des fessées et, accessoirement, que t’es sacrément bien foutue comme fille. » Ça craignait quand même ! « Qu’est-ce t’en as à fiche, tu parles ! Tu le connais pas. Et tu le reverras jamais »

Sauf que je l’ai quand même revu. Un dimanche midi. Quelque temps après. J’avais bien remarqué qu’on avait mis deux assiettes en plus et qu’Aurore avait son petit air de quand elle m’en calcule une, mais j’étais à cent mille lieues de me douter que c’était lui qu’était invité. Avec sa femme.
– C’est effectivement le genre de situation…
– Qui te met pas vraiment à l’aise. Je pouvais penser qu’à ça. Et il savait que je pouvais penser qu’à ça. Pareil dans l’autre sens. En plus, t’avais Aurore qui s’en donnait à cœur-joie. Elle arrêtait pas de faire des tas d’allusions et de balancer des phrases à double sens. Qu’il y avait que nous trois qu’on pouvait comprendre, mais quand même !
– Il devait te tarder d’arriver au dessert.
– Tu parles ! Sur le moment, c’est sûr que t’as qu’une envie, c’est que ça finisse. Le plus vite possible. C’est après que tu commences à voir les choses autrement. Quand t’y repenses. Avec le recul, c’est plus si désagréable que ça finalement. Chaque fois, ça me fait pareil. C’est comme là.
– Comme là ?
Elle a froncé les sourcils.
– Non. Rien. Rien. Je vais y aller.
Mais elle est restée un bon moment plantée sur place. A semblé vouloir me demander quelque chose.
– Non. Rien.

Et elle est partie.

jeudi 30 novembre 2017

Mémoires d'une fesseuse (13)

– Tu peux pas t’asseoir, Marie-Clémence ? Tu me donnes le tournis.
Ça faisait un quart d’heure qu’elle arpentait de long en large la cuisine.
– Si ! Oui. Mais je voulais te demander… Les photos…
Elle s’est agenouillée sur la chaise.
– Quelles photos ?
– Ben… De l’autre soir…
– De ton derrière tout rouge ? Quand t’étais au coin ?
– Voilà, oui.
– Tu les veux, c’est ça ? Je t’en ferai une copie, c’est pas un problème.
– Non, mais surtout… Ce que j’aimerais savoir… Tu… Tu les as montrées ?
– Évidemment ! Quel intérêt sinon… T’as de ces questions !
– À qui ?
– Tes copains à la fac…
Elle a pris un air horrifié.
– T’as pas fait ça !
– Ben si, pourquoi ? Fallait pas ? Ils étaient enchantés. Ils te découvraient sous un jour complètement différent.
– Oui, oh, ben alors là, je remets pas les pieds là-bas, moi ! C’est hors de question.
– Mais non, idiote, je les ai pas montrées. Mais je le ferai. Pas à eux. À d’autres. Tu perds rien pour attendre.
– À qui ?
– Tu connais pas. Pas encore. Mais ça ne saurait tarder. Tu les as encore les marques ?
– Un peu.
– Fais voir !
Elle s’est exécutée, robe relevée sur les hanches, culotte baissée à mi-cuisses.
– T’appelles ça un peu, toi !
Elles étaient magnifiques. Patinées à souhait. Bien ancrées en profondeur. Avec des coloris subtils et généreux. Une petite merveille. Un vrai délice.
J’en ai voluptueusement redessiné les contours, du bout du doigt. Longtemps.
Et je me suis brusquement ressaisie.
– Va vite enfiler un string.
– Un string ?
– Oui. Qu’on aille faire un peu de shopping.
Quelque chose de radieux et de terrifié tout à la fois est venu, très vite, habiter son regard.

On a virevolté un long moment entre les portants.
– Bon, alors tu te décides ? On va pas passer l’après-midi là !
Deux femmes d’une quarantaine d’années, qui flânaient à proximité, ont levé sur nous un regard amusé.
Après avoir longtemps tergiversé, elle a arrêté son choix sur un pantalon moulant en cachemire blanc.
– Ça devrait m’aller, ça…
– Le meilleur moyen de le savoir, c’est encore d’aller l’enfiler, non, tu crois pas ?
Elle s’est engouffrée dans une cabine, s’y est enfermée. Assises juste en face, en compagnie d’un homme plus âgé, deux jeunes femmes attendaient qu’une troisième ait terminé ses essayages. J’ai laissé passer quelques instants et puis j’ai résolument écarté le rideau.
– Bon, alors ça y est ? T’en es où ?
Ça y était pas, non. Elle avait le pantalon sur les chevilles. Et elle nous tournait le dos.
L’une des femmes s’est esclaffée.
– Oh, la tannée qu’elle s’est prise, la fille !
L’autre a fait chorus.
– Putain, oui ! Elle a dû le sentir passer !
J’ai laissé retomber le rideau.


lundi 27 novembre 2017

La jeune Madame

Vallotton. Die Kranke, 1892

– Alors ? Comment elle va, notre jeune Madame, ce matin ? Mieux ?
Elle fait de la place, sur la table de nuit, pour pouvoir y déposer la tasse qu’elle apporte.
– Un peu. Je ne vomis plus, non, mais j’ai toujours des nausées. La tête qui tourne. Et de la fièvre, sûrement.
–Vous savez ce que le docteur a dit. Il vous faut être patiente. Bien prendre vos remèdes. Et vous reposer. Vous reposer le plus possible.
– Ah, je m’en souviendrai, Bénédicte, de mes vingt ans ! Au lit, je les fête. Au lit !
– Vous êtes jeune. Vous en aurez d’autres, des anniversaires. Beaucoup d’autres.
– Oui, mais vingt ans, ce n’est pas un anniversaire comme les autres. Et Norbert qui n’est pas là. En plus !
Bénédicte redresse l’oreiller, remet la courtepointe en place.
– La mère de votre époux est au plus mal. Sa place, à lui, est tout naturellement à son chevet.
– Je sais, Bénédicte, je sais, mais avoue que tout semble se liguer contre nous en ce moment.
– Il ne sert à rien de broyer du noir.
Elle lui tend la tasse.
– Allez, avalez-moi ce breuvage tant qu’il est chaud. Et puis nous ferons un brin de toilette.
– Demain, Bénédicte, demain. Attendons demain. J’irai mieux demain.
– C’est ce que vous avez déjà dit hier. Non, non. Une toilette s’impose. Je reviens. Je vais chercher ce qu’il nous faut.

* *
*

Elle ramène la chaise au bord du lit, y dépose broc, cuvette et serviettes.
– Allez, on retire cette petite chemise.
– Demain, Bénédicte, va !
– Pas demain, non. Aujourd’hui. Ce n’est pas parce qu’on est malade qu’on doit se négliger. Allez, hop !
Elle repousse draps et couvertures.
– Soulevez-vous !
Et s’empare, d’autorité, des rebords de la chemise qu’elle lui fait passer par-dessus la tête.
– Là ! D’abord le dos. Tournez-vous ! Sur le ventre. Et laissez donc ce drap tranquille ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Faites voir ! Ah, si, si, faites voir ! Lâchez ! Oh, là là ! Vous avez le derrière dans un état, mais dans un état !
Elle fronce les sourcils.
– Qui, mais qui vous a arrangée de cette façon-là ? Ni Monsieur votre père ni Madame votre mère, assurément. Jamais ils ne lèveraient la main sur vous.
– Leur dis pas, Bénédicte ! Tu vas pas leur dire, hein !
– Quant à Monsieur votre époux, il est, depuis plus d’une semaine, à des centaines de kilomètres d’ici. Alors qui ?
– Je veux pas qu’on sache.
– Eh bien alors, expliquez-moi !
– C’est à cause de l’an dernier, au couvent.
– Au couvent !
Elle s’assied, à ses côtés, au bord du lit.
– Oui, parce qu’avec deux autres filles, un jour, là-bas, en cachette, on s’est amusées à se donner la fessée.
– Et ça vous a plu.
– Un peu.
– Et vous avez recommencé. Souvent ?
– Quelquefois.
– Tant et si bien que, maintenant, vous ne pouvez plus vous en passer.
Elle lui soulève le menton. Du bout du doigt.
– Regardez-moi ! Et répondez-moi ! C’est ça, hein ?
– Oui.
– Et à qui demandez-vous donc de bien vouloir vous corriger ? Certainement pas à votre époux. Il en serait scandalisé, le pauvre jeune monsieur. Et, de toute façon, il est absent. Alors à qui ?
– À personne. Je m’arrange.
– Toute seule ? Et vous y trouvez vraiment votre compte ?
– J’essaie, mais…
– Si je puis me permettre…
– Oui, Bénédicte ?
– Au cas où la jeune Madame souhaiterait que je lui rende ce menu service, il lui suffirait de l’exiger de moi.
– Et tu me garderais le secret ?
– Le plus absolu.
– Alors vas-y !
– Maintenant ?
– Maintenant, oui. Par-dessus l’autre. Et tape, hein ! Fais pas semblant.
– Oh, pour ça, la jeune Madame peut me faire confiance. Elle va s’en souvenir.
Et elle lance une première claque. À toute volée.