lundi 10 décembre 2018

Rencontre…


Dessinateur allemand inconnu.

Je l’ai croisée par hasard dans le hall de l’hôtel. Une inconnue qui m’a tout aussitôt enfermée dans son regard. Qui m’a obligée, confuse, à baisser le mien. Une inconnue qui a tout de suite su qu’elle pourrait me plier à sa volonté, faire de moi ce que bon lui semblait, sans coup férir, sans que je sois en état de lui opposer la moindre résistance. Et elle a délibérément pris possession de moi.

Quand je suis descendue au restaurant, à midi, que les portes de l’ascenseur se sont ouvertes, je me suis trouvée, comme par hasard, nez à nez avec elle. Elle ne m’a pas laissée sortir. Elle m’a délibérément barré le passage. Forcée à reculer. Fait remonter en sa compagnie.
– Un petit voyage… Paraît que ça forme la jeunesse.
Et elle a ri. D’un rire moqueur. Elle a ri et elle m’a détaillée. Des pieds à la tête. De la tête aux pieds.
– Vous rougissez… Vous êtes troublée.
Je n’ai pas répondu. J’ai baissé la tête.
Ça s’est arrêté en haut.
– Vous n’êtes pas pressée ?
Je n’étais pas pressée, non. Pas du tout.
– Et quand bien même vous le seriez… Je m’en fiche complètement.
Et elle nous a fait redescendre, puis remonter. Redescendre encore. Encore remonter.
– Ça vous plaît ?
Elle m’a relevé le menton. Du bout de l’index.
– Vous êtes d’un naturel très docile. Mais on pourrait vous rendre bien plus obéissante encore.
Elle a laissé les portes s’ouvrir.
– Ce qu’on va faire d’ailleurs. Rejoignez-moi dans ma chambre ce soir. À dix heures. Sans faute. Sinon…
Et elle m’a plantée là.

* *
*

J’ai frappé. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. La porte s’est enfin ouverte.
– Revenez dans une heure !
Juste le temps d’apercevoir quelqu’un. Un homme. Son mari ? Et elle me l’a claquée au nez. Comme faisait Solange. Exactement comme faisait Solange. Un frisson m’a parcourue toute. Et une bouffée de plaisir m’a voluptueusement traversée.

À onze heures, quand je suis revenue, elle m’a encore fait patienter, une bonne dizaine de minutes, devant la porte, avant de m’inviter enfin à entrer.
Elle était en train d’écrire, assise à une petite table, en face du lit. Elle ne s’est pas interrompue. Lui, il n’avait pas bougé de son fauteuil. Il envoyait de grandes volutes de cigare au plafond. Il m’a longuement regardée ne pas savoir quoi faire de moi-même, mal à l’aise, décontenancée.
– Bon !
Elle a reposé son stylo. S’est levée. Elle s’est saisie d’une cravache dans son sac. Approchée.
– Bon ! Alors, d’abord, pour commencer, vous allez nous montrer comment vous êtes faite. Vous m’enlevez ça !
Et elle a passé le bout de la cravache entre deux des boutons de mon corsage.
– Exécution !
Exécution. J’ai déboutonné, fait glisser, rejeté derrière moi.
– Ça aussi !
Le soutien-gorge. Qui a suivi le même chemin.
– Eh bien, voilà ! Eh, mais c’est qu’il y a du volume, là, mine de rien ! Et que ça se tient, tout ça !
Elle en a effleuré les pointes du bout de la cravache.
– Qu’est-ce t’en penses, toi, Léon ? Pas mal, non ?
Il a émis un sourd grognement de satisfaction.
– Tu reluques, hein, vieux cochon !
Elle m’en a pris un en main, l’a soupesé, redessiné. En a fait dresser la pointe, du bout du pouce. En a approché ses lèvres. S’est ravisée.
– Je pourrais m’amuser, si je voulais. Mais j’en ai pas vraiment envie. Non ! Enlève le reste plutôt ! Et grouille !
La jupe. La culotte.
– Les chaussures !
Les chaussures. L’une après l’autre.
– Le chapeau !
Elle ne m’a pas laissé le temps de le retirer. Elle l’a elle-même fait sauter. Avec le manche de la cravache.
Nue.
– Vous savez que vous êtes pas mal foutue du tout ?
Toute nue.
– Profites-en, Léon. Toi qu’aimes les chattes bien fournies, t’es servi !
Elle a fait courir la cravache tout au long de mes cuisses. L’une après l’autre. J’ai frissonné. Elle l’a glissée entre elles.
– Écartez !
J’ai obéi.
Elle s’est faite précise. Intrusive.
– Vous aimez ?
Un peu plus encore.
– Oui, vous aimez ! Vous dégoulinez…

Elle s’est brusquement interrompue. M’a giflée. À toute volée.
– Vous n’avez pas honte, grande dégoûtante ? Et devant mon mari en plus… Tournez-vous ! Allez !
Elle a pesé sur mes épaules. De tout son poids. M’a obligée à m’agenouiller.
– Tu les trouves comment ses fesses, Léon ?
Il a vaguement borborygmé quelque chose.
– Oui, hein ? Oh, mais on va leur donner de belles couleurs. On va bien les zébrer. Tu vas aimer, tu vas voir !

samedi 8 décembre 2018

Les fantasmes de Lucie (29)

Dessin d'Achille Deveria


Minuit et demi ! Qui pouvait bien appeler à une heure pareille ?
– Lucie ? C’est Cordelia…
– Ah, c’est toi ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
– Non, rien. C’est juste que j’arrive pas à dormir.
– Et tu me réveilles pour me dire ça ?
– Oui… Enfin, non ! Je pensais que peut-être tu pourrais continuer à me raconter l’histoire du gode que je t’ai offert, là…
– Maintenant ?
– Ça fait trois heures que je pense qu’à ça…
– On va être fraîches demain matin.
– Oh, allez, va ! S’il te plaît…
– Bon, mais vite fait, alors !
– Promis ! Vas-y, je t’écoute !
– La femme du cantonnier, tu penses bien qu’on les lui a pas laissés, ses joujoux, après ! On s’est empressé de les lui subtiliser.
– Qui ça ?
– Les gendarmes. Qui ne savaient pas trop quoi en faire. Qui ont fini par les jeter, au grenier, dans les tiroirs d’un meuble abandonné là depuis belle lurette. Ce meuble, bien des années plus tard, quand il a été décidé de restructurer complètement les locaux, a fait partie d’un lot vendu, pour une bouchée de pain, à un brocanteur. Lequel brocanteur, surchargé de travail à ce moment-là, les a stockés dans un coin en attendant d’avoir le temps de s’en occuper. Et c’est là que les a découverts, par hasard, en chinant, en ouvrant les tiroirs, la femme d’un officier de marine. Le nôtre de gode lui a aussitôt tapé dans l’œil. Ah, quelles somptueuses soirées elle pourrait passer en sa compagnie, si elle l’avait, pendant que son marin de mari courrait les mers ! Il le lui fallait. Il le lui fallait absolument. Oui, mais aller tranquillement en demander le prix au brocanteur ? C’était inconcevable. Inimaginable. Elle en mourrait de honte. Elle était sur le point de renoncer, la mort dans l’âme, quand une cliente est entrée, qui a aussitôt accaparé toute l’attention du commerçant. L’occasion était trop belle. Une véritable bénédiction ! Il ne lui a fallu qu’un instant pour entrouvrir son sac et y glisser, le cœur battant, l’objet de toutes ses convoitises.
– Oh, ça mérite, ça ! Rien que ça, ça mérite. Et comment !
Dix minutes plus tard, elle était rentrée. Le temps de prévenir sa belle-mère : « J’ai une migraine épouvantable, belle-maman, je vais m’allonger. Qu’on ne me dérange pas. Sous aucun prétexte. » et elle courait s’enfermer dans sa chambre où elle a fait fort intimement connaissance avec le produit de son larcin. Pour sa plus grande satisfaction.
– Comme je la comprends !
– Quelles nuits torrides elle a vécues en l’absence de son commandant de bord d’époux qui ne lui avait, de toute façon, jamais vraiment donné de plaisir ! Ah, c’est un domaine dans lequel il n’était guère doué, le pauvre !
– Comme la plupart des mecs.
– Ce qui ne l’empêchait pas, le cher homme, d’avoir des idées très arrêtées sur le sujet. De camper sur des positions morales extrêmement rigides. Qui, pour lui, allaient de soi. Étaient les seules possibles. Alors que sa femme puisse se faire du bien de cette façon-là, c’était, à ses yeux, quelque chose de parfaitement inconcevable. Aux yeux de sa mère à lui aussi. Le sexe était sale. Le sexe était péché. Était un mal hélas nécessaire pour la perpétuation de l’espèce.
– Quelle époque !
– Sa belle-fille, elle, ne s’embarrassait pas de toutes ces considérations oiseuses. Elle prenait son pied comme elle ne l’avait, jusque là, jamais pris. Elle s’enfermait des heures durant avec ce si gentil compagnon qu’elle sollicitait sans vergogne. Toujours prêt, toujours en forme, il l’expédiait complaisamment au septième ciel, chaque fois qu’elle l’en suppliait. Et c’était souvent. Si souvent qu’elle a fini par passer le plus clair de ses journées avec lui. Et par éveiller les soupçons de la belle-mère. Qui a laissé traîner une oreille derrière la porte. Qui s’est longuement interrogée, elle qui n’avait jamais approché du plaisir…
– C’est vrai ? Jamais ! Oh, la pauvre !
– Jamais, non. Ne fût-ce que de loin. Alors tu penses bien que les gémissements étouffés qui lui parvenaient de la chambre de sa bru, quand elle y collait l’oreille, la plongeaient dans des abîmes de perplexité. Elle a fini par s’en ouvrir au curé…
– Ils sont toujours dans les bons coups, ceux-là…
– Qui, à demi-mots, sans vraiment entrer dans les détails, lui a laissé entendre qu’il y avait là risque de damnation éternelle et qu’elle-même, en se faisant la complice passive de ces agissements, avait toutes les chances, si l’on peut dire, d’aller également rôtir en enfer. La pauvre femme était épouvantée. Que faire, mon Dieu, mais que faire ? Le saint homme avait, par bonheur, une solution toute trouvée. Il fallait remettre la pécheresse dans le droit chemin. Oui, mais comment ? En priant. Et en la fouettant d’importance. Dans un contexte comme celui-là, les verges…
– J’adore ce mot…
– Étaient d’une efficacité à toute épreuve. Elle ne se l’est pas fait répéter deux fois. Il en allait de leur salut éternel. À toutes les deux. Elle a donc regagné au plus vite son poste d’observation et, dès que les premiers gémissements se sont fait entendre, elle a surgi dans la chambre, le fouet à la main. Le spectacle qui s’est alors offert à elle était apocalyptique. Sa belle-fille était couchée sur le ventre, entièrement nue…
– Mon Dieu, quelle horreur !
– Les cuisses ouvertes, un objet cylindrique de belle taille, allant et venant précipitamment entre elles. Horrifiée, elle a abattu le fouet, à toute volée, pour mettre un terme à une activité qui, si elle n’en mesurait pas toute la portée, lui apparaissait néanmoins comme éminemment scandaleuse. Cela n’a toutefois pas eu l’effet attendu. Bien au contraire. Plus elle tapait, et plus le mouvement s’accélérait entre les cuisses…
– Oh, putain, Lucie, oh, putain !
– Et plus il s’accélérait, et plus elle tapait. Comme une forcenée. Il lui fallait avoir le dernier mot. C’était une question de principe. Et d’amour-propre. Et sa belle-fille de bondir impudiquement du derrière, de projeter sa croupe à la rencontre des lanières qui le lui striaient, qui le lui coloraient d’un rouge du plus bel effet.
– Et elle criait ! Hein, Lucie, qu’elle criait ?
– Elle ne criait pas. Elle tempêtait. Elle feulait. Elle s’époumonait. Elle rugissait. De douleur. De plaisir. De bonheur.
– Et moi aussi ! Oh, que c’est bon, Lucie ! Merci. Merci.

jeudi 6 décembre 2018

Les fessées de Blanche (5)


– Il est bien jeune…
Sur le ton de la simple constatation. Il n’y a pas de véritable réprobation dans sa voix.
Il est jeune, oui, et alors ? Elle n’a pas à se justifier. Elle ne se justifiera pas.
Ils chevauchent côte à côte en silence. Prennent à droite vers La Bastide de Peuch.
– Avec monsieur Pierre, Madame n’est pas heureuse. N’a jamais été heureuse.
Inutile de nier. Il la connaît depuis si longtemps. Et il vit à côté d’eux. À leur contact. Il y a une foule de choses qu’il sent. Ou dont il a pu se rendre évidemment compte.
Une nuée de perdreaux les survole.
– Ce mariage…
Que ses parents ont voulu. Parce que Pierre avait une bonne situation. Parce que leurs deux familles étaient liées depuis des temps immémoriaux.
– Ce mariage était une énorme sottise.
Jamais, auparavant, il ne se serait permis de donner ainsi son avis. Jamais il ne se serait octroyé une telle liberté. Seulement il y a… ce qui s’est passé ces jours derniers. La complicité qu’elle a été, par la force des choses, obligée de laisser s’instaurer entre eux. Il s’imagine qu’elle lui donne des droits dont il ne disposait pas auparavant.
– Vous n’avez, Monsieur Pierre et vous, strictement rien en commun. C’est le jour et la nuit.
Si elle n’y met au plus vite bon ordre, il va en prendre de plus en plus à son aise. Se permettre beaucoup. De plus en plus.
– Vous vous trompez, Sylvain ! Vous vous trompez complètement. Il y une foule de choses sur lesquelles, Pierre et moi, nous nous entendons à merveille.
Il insiste.
– Ah, oui ! Et lesquelles ?
Elle cherche désespérément. En toute hâte.
– Nous… Nous apprécions tous les deux la peinture. Et… Et la musique du XVIIIème siècle. Et puis…
– Et puis ?
Un lapin, sur le chemin, effraie Flamboyant. Qu’elle rassure de la voix et du geste.
– Là… Là… C’est tout…

Gontran veut encore la grange.
– C’est mieux, attends !
Et ils sont dans le foin. Et il la chatouille. Les côtes. Sous les bras. Sous les pieds.
– Arrête ! Arrête ! Je suis chatouilleuse.
– Ben, justement, raison de plus !
Il se déchaîne.
– Ah, t’es chatouilleuse ! Ah, t’es chatouilleuse !
Elle se tortille, tente, sans succès, de lui échapper.
– Pouce, Gontran ! Pouce !
Il l’immobilise, bras en croix, poignets fermement enserrés. Sa bouche s’approche de la sienne, s’y pose. Elle ferme les yeux. De sa langue, il lui entrouvre les lèvres. Sa queue est dure contre son ventre. Elle tend la main vers elle. Elle s’en empare.

Ils reposent l’un contre l’autre.
– On est bien, hein ?
Ils sont bien, oui.
Gontran se redresse sur un coude, fixe, devant lui, la paroi de planches mal jointes.
– Il y a quoi, derrière ?
– Une remise.
– Peut-être qu’il nous regarde !
– Sylvain ? Sûrement pas, non !
– Qu’est-ce t’en sais ?

lundi 3 décembre 2018

Économies envolées


Dessin de Georges Topfer

– Il est passé où, le pognon ?
– Quel pognon ?
– Celui qu’on mettait de côté, derrière la bouteille de gaz, pour déménager d’ici.
– J’en sais rien, moi ! Peut-être qu’on a été cambriolées.
– Ben, voyons ! Des voleurs qui n’ont touché à rien sauf à la boîte planquée derrière la bouteille de gaz. Où ils sont allés tout droit. Prends-moi bien pour une dinde ! Qu’est-ce t’as fait de cet argent, Clarissa ? Qu’est-ce t’en as fait ?
– J’ai voulu…
– T’as voulu quoi ?
– Qu’on en ait davantage.
– C’est-à-dire ?
– Que j’ai tout misé sur un cheval qui devait gagner.
– Et qu’a perdu. Mais qu’est-ce t’as dans la tête ? Qu’est-ce t’as dans la tête ?
– Je le remettrai. Je remettrai tout.
– Avec ce que tu gagnes ? Tu vas faire comment ?
– Je me débrouillerai.
– C’est-à-dire que tu vas encore nous inventer un plan bien foireux. Bon, mais tu sais pas le mieux ? C’est que maintenant, chacune sa route de son côté. Et bon vent ! Parce que j’en ai soupé de toi. J’en ai vraiment soupé.
– Tu peux pas faire ça ! Qu’est-ce que je vais devenir, moi ?
– Il fallait y réfléchir avant.
– Je t’en supplie, Claire. Je t’en supplie. Je ferai ce que tu voudras. Tout ce que tu voudras. Tiens, punis-moi, si tu veux ! Je l’ai mérité.
– Ah, ça, pour le mériter, tu l’as mérité. Une bonne fessée, il te faudrait, tiens ! Quand on se conduit comme une gamine…
– Eh bien, donne-la moi si t’as envie, si ça te fait plaisir…
– C’est pas que ça me fasse plaisir, non, mais ça te remettrait un peu les idées en place.
– Alors vas-y ! Vas-y ! Tiens, comme ça faut que je me mette ? Sur tes genoux ? Et que je relève tout ? Eh bien, voilà ! Tape ! Tape !
– Et je vais pas m’en priver ! Non, mais tu te rends compte de ce que tu as fait ? Tu te rends compte ?
– Oui. Je te demande pardon.
– De l’argent qu’on avait économisé sou à sou, pièce par pièce. On s’est privées pour ça, et toi…
– Je suis désolée.
– Ah, tu peux !
– Tu me fais mal…
– Tant mieux ! Ça te fera passer l’envie de recommencer. Sans compter tout le reste. Ta licence d’Espagnol que tu devais soi-disant passer pour te préparer un avenir différent. Parlons-en de ta licence d’Espagnol. Tu perds tes soirées et tes week-ends à glander sur le canapé.
– Tu me fais mal, je t’assure…
– J’arrête si tu veux. Il y a pas de problème. Mais alors tu fais tes valises et tu dégages…
– Oh, non, Claire, non !
– Dans ces conditions… Je peux te dire que tu vas l’avoir rouge et que tu pourras pas t’asseoir d’un moment. C’est comme tes fréquentations… Je suis bien tranquille que cette idée lumineuse d’aller jouer tout ce qu’on possède aux courses, tu l’as pas eue toute seule. Que c’est l’un de ces petits minables avec lesquels tu n’arrêtes pas de traîner qui te l’a soufflée. C’est pas vrai peut-être ?
– Si ! Enfin, non. C’est pas vraiment ça. C’est plus compliqué.
– Ils te font faire tout ce qu’ils veulent. Tu crois que je le vois pas ? Avec eux tu vas tout droit à la catastrophe. Dans tous les domaines. Et le pire, c’est que tu ne t’en rends même pas compte.
– Pas si fort, Claire ! S’il te plaît, pas si fort.
– Si tu récrimines encore une fois, je prolonge de dix minutes.
– Oh, non !
– Alors ferme-la ! C’est comme… qu’est-ce qu’on avait décidé, quand on est arrivées ici, pour les tâches ménagères ?
– Qu’on partagerait.
– Et qu’est-ce qui se passe en réalité ?
– Oui, mais je les ferai. Maintenant je les ferai. Je te promets.
– T’as tout intérêt… Bon, mais ça suffira pour aujourd’hui.
– Hou, la vache ! Comment t’as tapé fort…
– Et si tu mets pas de l’eau dans ton vin, j’hésiterai pas à recommencer. Autant de fois qu’il faudra. C’est à prendre ou à laisser.
– T’auras pas l’occasion. Je te promets. T’auras plus l’occasion.
– Je te le souhaite. Parce que là, c’était qu’un échantillon.

samedi 1 décembre 2018

Les fantasmes de Lucie (28)


Cette photo des années vingt me fascine.
Qui est cette femme ? Je n’en sais rien. Et personne, sans doute, n’en sait plus rien.
A-t-elle quitté, à vingt ans, la tête pleine de rêves, un fin fond de province perdu où elle n’avait pas la moindre perspective d’avenir, pour monter tenter sa chance à Paris ? C’est fort probable. Des yeux clairs, un joli visage, un corps harmonieux… Elle aura sans doute trouvé, sans trop de difficultés, à poser pour des peintres ou les étudiants d’une école d’art quelconque. Et se sera vite sentie à l’étroit. Viser plus loin. Plus haut. Être celle qu’on admire sur une scène de music hall ou de théâtre. Une artiste dont la loge regorge de fleurs. Une loge devant la porte de laquelle se pressent les admirateurs. Elle rêve de gloire, de voyages exotiques, d’amants transis. D’une existence pleinement vécue.
Et c’est alors que surgit dans sa vie un photographe qui se dit convaincu qu’elle a du talent, un talent immense, qui le lui répète à l’envi, sur tous les tons, qui prétend avoir des relations haut placées. Et qui couche avec elle. Les photos qu’il fait d’elle, lui jure-t-il, impressionnent très favorablement directeurs de théâtre et de revues. On va lui donner sa chance. Ce n’est qu’une question de jours, au pire de semaines. Mais le temps passe sans que toutes ces belles paroles débouchent sur quoi que ce soit de concret. C’est toujours « après », « plus tard », « bientôt ». Elle finit par perdre patience, décide de prendre elle-même son destin en mains. Elle frappe à toutes sortes de portes, sollicite, implore. On l’amuse, une nouvelle fois, de promesses. Elle brûlera les planches, oui, à condition que… Et elle passe de lit en lit.

Un petit rôle par ci, une figuration par là, tout juste de quoi vivoter. De moins en moins bien au fur et à mesure qu’elle avance en âge. Et elle finira, à un peu plus de trente ans, par regagner sa province, désabusée et aigrie. Par s’y marier. Par s’y consumer en regrets.

Que reste-t-il de cette vie d’espoirs amoureusement caressés ? De ces rêves avortés ? Une photo. Cette photo. À laquelle elle n’a pas, sur le moment, accordé vraiment d’importance. C’était juste un moyen, un faire-valoir qui devait lui permettre, espérait-elle, d’atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés. Et c’est pourtant cette photo qui demeure. Qui, seule, désormais, parle d’elle. Qui la rend belle et désirable pour l’éternité. Troublante pour des milliers et des milliers d’hommes et de femmes qui peuvent avoir accès à elle, à leur guise, sur Internet.

Je la regarde cette photo. Je ne me lasse pas de la regarder. Et elle me trouble. Énormément. Je l’envie cette femme. Comme je l’envie ! Parce que tant d’années après des milliers et des milliers d’hommes et de femmes peuvent encore la contempler, l’admirer et se donner du plaisir en la regardant. Je voudrais être sa place. Tellement ! Je ferme les yeux. C’est moi. C’est vers moi que tant de regards convergent. C’est sur moi qu’une multitude de queues gorgées de sève viennent, tour à tour, se soulager. C’est sur moi. Et ce n’est pas vraiment sur moi. Pour que ce soit vraiment sur moi, il faudrait… Il suffirait… Un clic. Un simple clic. Et…

jeudi 29 novembre 2018

Les fessées de Blanche (4)


– Vous avez mauvaise mine, Mademoiselle Blanche, ce matin. Très mauvaise mine.
Et pour cause ! Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. À tout tourner et retourner dans sa tête. Et à pleurer.
– J’ai mes soucis, Sylvain.
– Si c’est ce monsieur…
Elle ne répond pas. Elle fixe quelque chose au loin. Très loin.
Il insiste.
– Je n’ai pas de conseils à donner à Madame, mais elle ne doit plus aller le voir en ville. C’est beaucoup trop dangereux.
Elle explose. Pas en ville ? Et il veut qu’elle le voie où alors ? Où ?
– Ici !
– Ici ? Vous êtes complètement fou, Sylvain.
– Ici, oui ! Donnez-vous donc la peine de réfléchir… Monsieur Pierre n’y met pratiquement jamais les pieds. Pas plus que qui ce soit d’autre, d’ailleurs. Et, de toute façon, je veillerai au grain. On connaît votre amour pour les chevaux. Personne ne s’étonnera donc que ayez envie d’être avec eux. Quant à ce monsieur, il lui suffira de passer par le bois, derrière. Personne n’y verra que du feu. Et, au pire, on prétendra que c’est à moi qu’il est venu rendre visite.
C’est séduisant. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est séduisant. La seule chose…
– Mon fils est parti. Sa chambre est donc libre. Et d’une propreté impeccable.
– Je n’en doute pas, Sylvain… Je n’en doute pas, mais…
– Mais ?
Elle ne sait pas. Ça lui paraît trop simple. Trop facile. Et puis elle redoute confusément quelque chose. Sans vraiment savoir quoi.
Il se pique.
– Si vous avez une meilleure solution…
Elle n’a pas. Si elle avait…
Et elle se décide d’un coup.
– Je vais lui écrire un mot. Vous allez le lui porter, Sylvain. Lui dire que je l’attends cet après-midi ici. Et lui expliquer comment y venir.

Il ne sait pas où donner de la tête.
– Oh, mais c’est magnifique ! C’est à toi tout ça ? Combien il y en a des chevaux ? Quatre ? Tu les montes tous ? Et c’est quoi, là ?
– La grange.
– Je peux voir ?
Il n’attend pas la réponse. Il pousse la porte.
– Tout ce foin ! Ça sent bon en plus ! Tu sens comme ça sent bon ?
Il en ramasse une brassée qu’il lui jette au visage, par jeu. Une autre qu’il s’efforce d’enfouir dans son corsage.
– Arrête ! Ça pique !
– Mais non, ça pique pas !
Il la fait chavirer. Tombe sur elle.
– Gontran…
– Comment tu vas y attraper !
Il la dépouille de ses vêtements. Avec impatience. Avec frénésie. De tous ses vêtements. Qu’il rejette au loin. Le foin sous son dos. Sous ses fesses. Doux. Piquant. Et ses mains sur elle. Sa bouche. Sur ses seins. Sur son ventre. Partout. Si ardent. Si amoureux.
Elle referme ses bras autour de lui.
– Viens, Gontran ! Viens !
Il vient. Il l’emplit toute. Et son plaisir déferle.

lundi 26 novembre 2018

Cheval d'arçon


Dessin de Louis Malteste

J’attends. Vingt-quatre heures. Ou quarante-huit. Ou trois jours. Ou trois mois. Ou six. Un temps infini, de toute façon. J’attends. Et il appelle. Il finit toujours par appeler. J’accours. Aussitôt. Il n’est pas là. Il n’est jamais là. Mais je sais très exactement ce que je dois faire. Immuablement. J’escalade le cheval d’arçon. Je m’y installe, mes fesses dénudées pointant en l’air. Offerte. Obscène. Et j’attends. J’attends encore. Le temps qu’il veut. Le temps qu’il a décidé. Très long. Ou très court au contraire. C’est selon.

Quand il arrive, il ne s’occupe pas de moi. Il va, il vient. Il s’affaire. Il m’ignore. Je n’ai pas le droit de tourner la tête. De regarder derrière moi. Interdiction absolue. Ça dure une éternité. Il s’approche enfin. Il s’éloigne. Il y a, près de la porte, des bruits de pas qui ne sont pas les siens. Des toux discrètes. Masculines. Féminines. Il revient. Il repart. Il recommence. Encore et encore. Je me crispe. Je me détends. Je me recrispe. Et ça tombe. Ça finit toujours par tomber. Une cinglée sèche. Qui mord. Qui m’arrache un cri. Derrière, il y a des chuchotements. Un rire. Encore une toux. Cinq ou six coups lâchés à toute volée. Qui font mal. Je crie. Je crie sans la moindre retenue. Il retourne là-bas avec eux. Il mêle sa voix aux leurs. Et il revient vers moi. À moi.
– Compte ! Compte les coups ! Je veux que tu les comptes.
– Un ! Aïe ! Deux ! Hou là là! Trois ! Hou là là là là ! Quatre !
Il s’arrête. Me passe les mains entre les cuisses. Fouille. Il est en terrain conquis. Il constate tranquillement.
– Tu mouilles !
Et à l’adresse des autres, là-bas, derrière.
– Elle mouille ! Il y en a plus pour longtemps.
Il m’achève. À coups très lents. Réguliers. Fermement appliqués. Je hurle. De douleur. De plaisir. Que c’est bon ! Comment c’est bon ! Je jouis. Ça m’emporte. Ça me transporte. Ça me fulgure. J’ai joui.
Je retombe, épuisée.

– Au coin ! Mains sur la tête !
J’obéis. Sans me retourner. Je n’en ai pas le droit. Il y a encore des voix. Des rires. Des chuchotements. La porte s’ouvre. Se referme. Le silence.
J’en crève d’envie. Je ne peux pas m’empêcher. Je me lance.
– C’était qui ?
Il s’approche. Me donne une petite tape sur la nuque.
– C’est pas beau de faire sa curieuse.
Une autre sur les fesses.
– Tu veux vraiment savoir ?
Je veux vraiment savoir, oui.
– Ce sont des gens.
– Que je connais ?
– Peut-être. Et peut-être même très bien. Des collègues de travail. Des commerçants. Des voisins.
Mon cœur s’affole. Me cogne dans les tempes.
– Peut-être. Et puis peut-être pas. Peut-être que tu ne les connais pas du tout. Qu’ils font des centaines de kilomètres pour le plaisir de voir ton petit derrière s’illuminer sous les coups et de t’entendre clamer ta jouissance.
Je me rassure un peu.
– Ou bien peut-être que c’est pas ça du tout non plus. Qu’il n’y a absolument personne. Que c’est juste une mise une scène. Enregistrée pour les besoins de la cause.
Il m’attrape par le bras, me fait me retourner.
– Alors ? À ton avis, quelle option est la bonne ?
Je… Je ne sais pas. Comment il veut que je sache ?
– Rhabille-toi ! Tu réfléchiras. Et, la prochaine fois, tu me feras part de tes conclusions.
La prochaine fois…
– Ce sera quand ?
– Tu verras bien.