jeudi 16 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 6 )


25 Février

Madame Benoît passe me voir… Souvent…
– Vous tenez le coup au moins ?
Je tiens le coup, oui… Et n’en suis pas peu fière…
– Je n’ai pas touché une cigarette depuis le jour où…
– C’est bien… Il faut… Mais ce n’est qu’une première étape… Il y a tant de choses chez vous à reprendre à la base… Presque tout… Vous en avez conscience, j’espère ?
– Un peu…
– Seulement un peu ?! Décidément, oui, il y a du boulot… Il va impérativement falloir que quelqu’un se dévoue et vous prenne en mains… Peut-être – je n’y suis pas encore complètement décidée – vais-je finir par m’y résoudre…



5 Mars

– Ça fait combien de temps ?
– Que je ne fume plus ? Depuis le 8 Février…
– C’est bien… Vous faites preuve de beaucoup de bonne volonté… Et de volonté tout court… Alors vous savez ce qu’on va faire ? Si le 8 Mai – ça fera tout juste trois mois – vous n’avez toujours pas flanché je m’occupe sérieusement de vous…



12 Avril

– Tu peux te rhabiller… Ce sera rien… Je vais te faire une ordonnance… Alors comme ça il paraît que vous vous êtes mises d’accord toutes les deux, Madame Benoît et toi ?
– Oui…
– Ça a pas l’air de t’enchanter…
– Si… Oui… Non… C’est pas ça… J’ai peur de pas être à la hauteur avec elle… Que ce soit trop dur ce qu’elle va me demander…
– Son rôle va justement consister à faire en sorte que tu le sois…




18 Avril

– Ça approche… Ça approche à grands pas… Il serait temps de commencer à tout mettre en place… Alors pour commencer vous allez aller me chercher vos relevés de compte…
– Mes relevés de compte ? Pourquoi faire mes relevés de compte ?
– Parce que je veux les voir…
– Je les ai pas là comme ça…
– Ce qui signifie que ça doit être une belle pagaille dans vos papiers… À ça aussi il va falloir mettre bon ordre… Bon, mais en attendant, je vous laisse jusqu’à demain pour les retrouver… Les deux dernières années je veux… Les deux dernières années de tous vos comptes…



19 Avril

– Ah, ben bravo ! Bravo ! Non, mais vous êtes complètement irresponsable, hein !
– Je vais rembourser…
– Vous allez rembourser… Vous allez rembourser comment ? Vous pouvez me dire ?
– Je vais me débrouiller… Je vais…
– Emprunter à une autre société de crédit pour rembourser celle-là ? À des taux faramineux ? Vous êtes folle ! Vous êtes complètement folle… Et tout ça pour quoi ? Pour acheter des vêtements apparemment… Des tonnes de vêtements… Et pour téléphoner… On peut savoir ce qui justifie de telles notes de téléphone ?
– Non, mais c’est que… quelquefois… j’appelle des voyantes…
– Quelquefois ! Non, mais de qui vous vous moquez ? Vous y passez vos soirées, oui ! Bon… eh bien pour commencer interdiction formelle de composer quelque 08 que ce soit… C’est compris ?



8 Mai

– Vous êtes passée outre mon interdiction…
– Oui, mais j’en ai fait moins… Beaucoup moins…
– Peu importe… Vous en avez fait… Vous savez ce qui vous attend, je suppose ?
– Ici ? Dehors ?
– Évidemment ici… Approchez ! Laissez-vous faire ! Laissez-vous faire, j’ai dit ! Là… À la bonne heure… Et enlevez vos mains ! Allons, dépêchez-vous ! Ne faites pas l’enfant… Vous aggravez votre cas… Voilà ! Allez ! En position maintenant…

lundi 13 février 2012

Souvenirs d'avant ( 33 )

33-

Les bœufs qui tirent notre chariot s’affaissent dans la neige, épuisés… Ils n’iront pas plus loin…
Ça tombe épais… Dru… À gros flocons…
– Si seulement on savait où on est… Mais on n’y voit rien… Rien…

Scapin prend les choses en mains…
– Léandre et moi, on va aller chercher du secours… Mettez-vous à l’abri, derrière, sous les bâches… Et ne bougez pas d’ici… Sous aucun prétexte…

Serrés les uns contre les autres… Transis… Frigorifiés…

La nuit tombe… La nuit est tombée…
Isabelle se blottit contre moi…
– C’est la fin du voyage… On va tous mourir là…
Je lui réponds d’une caresse sur la joue…

Des appels dans l’obscurité… Des galops de chevaux… Des torches… Des valets… Et Scapin… Et Léandre…
– Venez !
On nous emmène… On nous emporte… On nous enlève…

Un château… Des lumières… De la chaleur… Une longue table garnie de victuailles dont le propriétaire – un marquis – fait le tour à grands pas… En lançant ouvertement à Zerbine des œillades appuyées…
– Sustentez-vous ! Rassasiez-vous !
On ne se fait pas prier…
– Ainsi donc vous êtes comédiens… Mais on en parlera demain… Quand vous serez reposés…

Scapin nous impose le silence…
– Chut ! Ecoutez tous… Voici ce que le marquis des Bruyères nous propose… Il nous héberge… Il nous nourrit… Et même…
Il brandit une bourse…
– Il nous paie… Pour que nous montions une pièce dont il a eu l’idée et qui sera jouée, dès que, les uns et les autres, nous connaîtrons nos rôles devant un parterre de ses amis…
– Vive le marquis !
Et une salve d’applaudissements salue son entrée…

Isabelle soupire…
– Au moins pendant ce temps-là n’aurons-nous plus faim… Ni froid…

Derrière la porte de sa chambre le rire de Zerbine…
– Arrêtez ! Non… Vous me chatouillez…
Et la voix du marquis…
– Quelle drôlesse tu fais...
Leurs rires s’emmêlent…

Scapin tire une figure longue d’une aune…
– Oui… Mais non… Ça va pas être possible…
– Quoi donc ? Qu’y-a-t-il ?
– Il veut que… Dans sa pièce le personnage que doit jouer Zerbine reçoit, sur scène, une magistrale fessée…
Tous les regards convergent vers elle…
– Écoutez, les amis… Ça fait des mois et des mois qu’on tire le diable par la queue… Qu’on mange à notre faim un jour sur trois… Et encore ! Qu’on espère en vain chaque soir que le lendemain sera meilleur… Et enfin… enfin la chance nous sourit… Nous allons jouer, grâce au marquis, devant de nobles et puissants personnages qui, si nous parvenons à les persuader de notre talent, nous prendront sous leur protection… Sans doute finirons-nous – le marquis en est en tout cas convaincu – par nous produire à la Cour… Devant le Roi… S’il faut pour cela qu’on me tambourine le derrière… Et bien qu’on me le tambourine… Autant qu’on voudra… Allons, Scapin ! Commençons ! Apprenons ! Répétons !

jeudi 9 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 5 )


6 Février

Quatre jours ! Quatre jours que je n’ai pas touché une cigarette… Mais surtout… quatre jours qu’elle me fait confiance… Qu’elle ne me surveille plus… Qu’elle me laisse – qu’elles me laissent – aller et venir à ma guise… On a passé un contrat toutes les deux : je suis libre de mes mouvements… Elle ne me contrôle plus, mais, si je flanche, j’ai promis de le lui avouer aussitôt… Elle est sûre que je le ferai… Certaine… Et elle a raison… À aucun prix je ne voudrais trahir sa confiance…

Pour le moment je tiens bon… Mais c’est dur… Que c’est dur !



8 Février

J’ai craqué… À ma façon à moi… Sans mesure… Avec excès… Dix cigarettes… Coup sur coup… L’une sur l’autre…

– Tu sais ce qu’on avait dit…
Je savais, oui… Que si cela se produisait, c’était devant l’une de ses patientes que je serais punie… Une de ses patientes de ma connaissance… Mais c’était qui alors ces femmes parmi lesquelles je devrais choisir ?
– Il y a Madame Bayard, la boulangère…
– Oh, non, pas elle, non ! Deux heures après tout le monde serait au courant…
– Elle m’a formellement promis le secret…
– Oui, oh, tu parles ! Je la connais…
– Madame Benoît…
– La femme du notaire ?
– En personne…
– Ça craint quand même ! Qu’est-ce qu’elle irait penser de moi après ?
– Il fallait y réfléchir avant…
– Et la troisième ?
– Mademoiselle Luant… L’institutrice… Tu réfléchis… Tu me diras…



9 Février

Après mûre réflexion ça a finalement été Madame Benoît… Parce que les deux autres… Madame Benoît qui s’est confortablement installée…
– Parce que vous allez faire durer, docteur, j’espère… Que je ne me sois pas déplacée pour rien…
– Aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire… Bon, allez ! Tu te déshabilles, toi…
Ce que j’ai fait… En leur tournant le dos…
– Oh, mais charmant ! Absolument charmant ! Et donc c’est cette jeune fille… Comment l’appelez-vous déjà ?
– Chloé…
– C’est donc Chloé qui va officier… Parfait… Absolument parfait…
C’est Chloé qui a officié… Longtemps… Très longtemps…
Quand elle s’est enfin arrêtée Madame Benoît a applaudi à tout rompre… Interminablement…

– Et maintenant ?
– Maintenant elle va aller au coin… Allez, dépêche-toi, toi ! Pour méditer sur ce qui arrive quand on s’avère incapable de faire preuve de volonté… Au moins un minimum… C’est quand même pas bien compliqué…
– Surtout qu’il y va de son intérêt à elle…
– C’est incontestable…
– Vous avez de la constance, docteur… Vous avez vraiment de la constance… Parce que rien ne vous oblige à prendre autant à cœur l’intérêt de vos malades… Ah, ça, on a de la chance de vous avoir, on peut pas dire… Là-dessus tout le monde ici est unanime…
– Je ne fais que mon devoir…
– Je vous admire, vous savez ! Je vous admire vraiment… Quand on voit tout ce que vous dépensez comme temps et comme énergie pour des patientes qui ne font même pas l’effort de s’aider elles-mêmes… Ça doit être d’un décourageant…
– Oh, pas tant que ça ! Parce que dans le cas présent je suis bien convaincue qu’on est tout près du but… D’ici trois semaines – quatre tout au plus – elle aura définitivement cessé de fumer… Tous les problèmes ne seront pas réglés pour autant… Loin de là… C’est un véritable travail de fond qu’il faudrait entreprendre… Mais cela ne me concerne plus… À d’autres de prendre le relais… S’ils se sentent des dispositions pour les tâches de longue haleine… À vous peut-être, Madame Benoît…
– Et pourquoi pas ? Je vais y réfléchir…

lundi 6 février 2012

Souvenirs d'avant ( 32 )

32-

– Et c’est tout ?
– Votre Majesté serait certainement fort mécontente si nous inventions, pour lui complaire, des confidences que nous n’avons pas véritablement reçues…
– Et pour quel motif ?
– Tant monsieur de Navarre que Monsieur d’Alençon font montre à notre égard d’infiniment de réserve…
– C’est que vous ne vous employez pas vraiment à les mettre suffisamment en confiance…
– Votre Majesté peut être certaine que…
– D’autres y sont parvenues… Pourquoi pas vous ? Bon, mais trêve de bavardages… Nous allons faire en sorte que vous preniez dorénavant beaucoup plus à cœur les missions qui vous sont confiées… Je sais quelques dames de la cour qui s’ennuient… Vous voir administrer, par mes laquais, sans en connaître la raison, une retentissante fessée devrait quelque peu les distraire…
– Oh, Votre Majesté, je vous en conjure…
– Et vous convaincre de mettre désormais davantage de cœur à l’ouvrage…

– Elles l’ont fort blanc…
– Ça ne saurait durer…
– Et fort charnu…
– Ça n’y rebondira que mieux…
– Ah, ça y est… Ça commence…
– Les mains de ce laquais… De vrais battoirs…
– Qu’il sait manier, c’est clair…
– La preuve : elle chante !
– J’adore quand la voix grimpe comme ça dans les aigus…
– L’autre est moins expansive…
– Oui, mais remue davantage…
– De façon bien indécente…
– Assurément…
– Si elle avait un tant soit peu le respect d’elle-même…
– C’est une vertu – chacun le sait – dont elle est tout-à-fait dépourvue…

– Les voilà décorés de rougeurs fort avenantes…
– Qui vont leur interdire, de longs jours durant, de s’asseoir…
– Et qu’elles auront bien de la peine à dissimuler à leurs maris…
– Précaution bien inutile : avant ce soir ils sauront à quel traitement fut soumis le séant de leurs épouses…
– Et ils ne seront pas les seuls… Avant une heure toute la Cour en fait des gorges chaudes…
– Toute la Cour… Et bien au-delà…
– Je sais, pour ma part, chez qui je vais courir aussitôt sortie d’ici…
– Et moi donc !

– Couvrez maintenant toutes deux vos rondeurs, Mesdames ! Et allez ! Vous pouvez toutes aller… Allez vaquer à vos occupations… Non pas vous, Madame d’Uzès… Ni vous, Madame de Châtillon… J’ai à vous parler…

– Vous avez les joues bien empourprées, Madame d’Uzès… Et les yeux bien brillants…
– Que Votre Majesté me pardonne, mais…
– Serait-ce que le spectacle auquel vous venez d’assister a enfiévré vos sens ? Comme il a échauffé ceux de Madame de Châtillon qui peinait manifestement à dissimuler le très vif plaisir qu’elle éprouvait à contempler ces deux derrières copieusement fessés… N’est-il pas vrai ?
– Votre Majesté sait…
– Que les charmes des gentes dames et demoiselles sont loin de vous laisser indifférente…
– Je ne saurais le nier…
– Et que vous semble de ceux de Madame d’Uzès ?
– Ils en éclipsent beaucoup d’autres, Votre Majesté…
– Il ne tient qu’à vous de les découvrir plus avant… Madame d’Uzès, dans l’état où elle se trouve, ne saurait vous en refuser l’accès…
– J’ignore, Votre Majesté… Jamais encore… Ce serait…
– L’occasion ou jamais de vous initier à des plaisirs nouveaux… Allons, ne soyez pas si prude… Nous sommes entre nous…

– Eh bien ?! Que vous en semble ? Oserez-vous prétendre n’avoir point été satisfaite ?
– Ce serait mentir, Votre Majesté… Je l’ai été plus que de raison…
– Nous vous réservons d’autres plaisirs…
– Vraiment, Votre Majesté ?
– Vraiment… Voyez ce garde…
Elle lève les yeux sur moi…
– C’est lui qui vous fessera – publiquement, comme l’ont été ces dames tout à l’heure – quand je lui en donnerai l’ordre…

jeudi 2 février 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 4 )


2 Février

Voilà trois jours que je suis ici. Chez elle. Sous haute surveillance. Celle de Chloé, une étudiante en médecine – une amie à elle – qui ne me lâche pas d’une semelle… Où que j’aille… Quoi que je fasse… Trois jours que je n’ai pas touché la moindre cigarette. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque… Ah non alors ! Mais en attendant pas une… En trois jours pas une… C’est que ça doit être en bonne voie…

– Hein que c’est en bonne voie ?
– Tu crois ça, toi ?
– Il me semble, oui…
– Eh bien on va vérifier… C’est facile…

C’est Chloé qui me l’a apporté… Dans ma chambre… Au moment où j’allais éteindre… Un paquet de cigarettes… De ma marque habituelle… Préférée… Un paquet qu’elle a posé sur la petite table, près de la fenêtre…
– Le but de l’opération, c’est évidemment que demain matin il soit toujours là… Intact… Bon, ben bonne nuit… Faites de beaux rêves…

Je me suis tournée… Retournée… Sans parvenir à m’endormir…
J’ai rallumé… Je l’ai pris en mains… Caressé… Longtemps… Envie… Tellement envie… Non… Non… Je l’ai lâché… Non… J’ai couru me recoucher…

Et puis encore… Je l’ai ouvert cette fois… Je les ai voluptueusement senties… J’en ai sorti une… Que j’ai portée à la bouche… J’ai approché le briquet… Et j’ai tout résolument balancé par la fenêtre…

J’ai dormi… Un peu… Une dizaine de minutes… Je me suis réveillée en sursaut… Et je suis descendue… Rien ni personne n’aurait pu m’en empêcher… J’ai tout retrouvé… À tâtons dans l’herbe… Et la première je l’ai fumée là, dehors, debout dans le froid, à grandes goulées gourmandes…

Je suis remontée… De toute façon maintenant que j’avais commencé… Et j’ai fini le paquet…

– Ah, ben bravo ! Bravo ! C’était en bonne voie… La preuve !
– J’ai quand même tenu deux heures…
– Et alors ! La belle affaire ! Il s’agit pas de tenir deux heures… Ou cinq… Ou trois jours… Il s’agit de se débarrasser, une bonne fois pour toutes, de cette détestable habitude… Qui met, de surcroît, la santé gravement en danger… Oh, mais on y arrivera… On y arrivera… Tu te lasseras avant moi… Bon, mais en attendant tu sais ce qui t’attend… Tu t’en occupes, Chloé ? Mais si, allez ! Faut bien que tu finisses par commencer un jour…

À petites claques hésitantes…
– Oui, ben si c’est comme ça que tu t’y prends… Fais voir !
Une douzaine de coups fermement appliqués…
– Là ! Tu as vu ? Allez, à toi !
À elle… Qui a aussitôt mis la leçon à profit…
– Bien ! Très bien ! Continue ! T’arrête pas ! Plus fort ! Encore ! Oui… Comme ça…
Elle ne s’est pas fait prier…

– Pleure pas ! Tu y arriveras, tu verras ! On y arrivera…
– Non ! On n’y arrivera pas ! Non ! Je suis bien trop nulle…
– Fais-moi confiance ! Tu veux pas me faire confiance ?
– Si ! Oui…
– En attendant va te mettre au coin là-bas…

– Elle y arrivera ! Bien sûr qu’elle y arrivera… Parce qu’elle est pleine de bonne volonté… Et qu’elle veut sincèrement se guérir de cette sale habitude… Elle y arrivera… Quitte à ce que, si c’est nécessaire, on utilise les grands moyens…
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire – regarde devant toi, toi là-bas ! Nez au mur ! Allez ! – c’est-à-dire qu’il est quelque peu vexant pour une femme de son âge – T’as compris ce que je t’ai dit ? – de recevoir une bonne fessée déculottée devant l’une ou l’autre de ses connaissances… Or, parmi mes patientes, il y en a deux ou trois, sur la discrétion desquelles on peut absolument compter, qui ne demanderaient pas mieux que de lui rendre ce petit service…

– Vous n’allez pas faire ça ?
– Bien sûr que si ! À moins que tu te montres enfin raisonnable…

lundi 30 janvier 2012

Souvenirs d'avant ( 31 )

31-

– Eh bien, Mesdames, que m’a-t-on rapporté ?
Elles baissent toutes deux la tête…
La reine Catherine exige qu’elles la relèvent…
– Il paraîtrait que vous vous multipliez partout en répétant à qui veut l’entendre que je n’en userais pas comme il sied avec les personnes de qualité ? Est-ce exact ?
– Il se raconte beaucoup de choses, Votre Majesté, souvent bien éloignées de la vérité…
– De nombreux témoins attestent pourtant que vous avez tenu ces propos…
– Ils auront mal compris…
– Comment pouvez-vous juger de façons de faire dont vous n’avez pas eu personnellement à connaître ? Ou plutôt dont vous n’avez pas encore eu personnellement à connaître…
– Votre Majesté…
– Nous allons, n’en doutez pas, vous en offrir l’occasion… Et sur le champ… Estimeriez-vous déroger en servant votre reine à table ?
– Certes non…
– Alors vous l’allez faire… Et vous l’allez faire nues… Je le veux ainsi…
Un rapide coup d’œil dans notre direction à nous les gardes…
– Oh, Votre Majesté !
– Qu’y a-t-il ? Ignoreriez-vous donc, vous qui savez tant de choses, que c’est par des laquais que je fais fouetter celles dont le comportement me déplaît, fussent-elles de noble extraction…
Elles se dévêtent sans un mot…

– Mais c’est que vous faites d’excellentes servantes toutes les deux, savez-vous ? Toutes grandes dames que vous soyez… C’est un état vers lequel vous êtes à l’évidence naturellement portées… Je pourrais vous y maintenir, mais non, pour l’heure j’ai d’autres projets à votre endroit… Approchez ! Faites vous voir ! Encore ! Tournez-vous ! Vous êtes l’une comme l’autre fort délicieusement tournées… Et je gage que les hommes auxquels vous accordez vos faveurs y trouvent leur comptant…
– Votre Majesté…
– Allons ! Allons ! Ne vous faites pas plus prudes que vous ne l’êtes… J’ai mes informateurs… Et si vous tenez à ce que je vous rafraîchisse la mémoire… Non ? C’est sans doute préférable en effet… Bien… Alors voici ce que j’attends de vous… Un homme, sur l’oreiller, est toujours beaucoup plus enclin aux confidences… Or, on ne peut conduire les affaires du royaume sans avoir, sur les intentions des uns et des autres – et surtout des plus grands – le plus de lumières possible… Vous savez quelle période difficile nous traversons et je ne doute pas qu’en bonnes catholiques que vous êtes vous n’ayez à cœur, de contribuer à faire triompher la vraie foi…
– Quels sont, Votre Majesté, les… ?
– Pour vous, Henri de Navarre…
– Henri de Navarre !
– Et pour vous François d’Alençon…
– Mais c’est…
– Mon fils, oui… Mon fils qui semble avoir un peu trop tendance ces derniers temps à jouer double jeu…

– Eh bien ?! Avons-nous avancé, Mesdames ?
– Henri de Navarre s’empare, quand elle ne lui ferme pas résolument ses portes, de chaque citadelle qui se présente…
– Et je présume qu’il ne lui a guère été nécessaire de guerroyer…
– Les ordres de Votre Majesté…
– Passons… Et alors ? Lui avez-vous soutiré quelque renseignement que ce soit ?
– Point encore… Il me faut auparavant le mettre en confiance et le persuader de ma totale discrétion sur tout ce qu’il pourrait être amené à me révéler sous le sceau du secret…
– Et vous ?
– Monsieur D’Alençon semble, à l’évidence, beaucoup plus sensible aux charmes de ses congénères qu’à ceux des femmes qui l’approchent…
– À vous de le convaincre de changer d’avis…

jeudi 26 janvier 2012

Escobarines: Chez le docteur ( 3 )


29 Janvier

À six heures, tout à l’heure, le téléphone a sonné. C’était elle.
- Tu n’as pas fumé au moins ?
- Oh, non ! Non ! Je me réveille.
- Bon. Tu tiens le coup, hein ?! Je t’appellerai dans la journée. Et tu passeras au cabinet. Que je vérifie… Et si tu as fumé ! Alors là si tu as fumé…

J’en crève d’envie. Et il y a des cigarettes partout dans la maison. Vingt fois j’ai failli en allumer une. De quel droit elle prétendait régenter ma vie cette petite merdeuse ? Vingt fois j’y ai renoncé. Il y avait quelque chose en moi - de beaucoup plus fort que mon envie – qui m’en empêchait. Qui continue à m’en empêcher.



21 heures

Elle m’a laissée sur le gril toute la journée. Ce n’est qu’à six heures un quart qu’elle a enfin appelé.
– Viens ! Tout de suite. Je t’attends.
Il y avait trois personnes dans la salle d’attente : une visiteuse médicale, un jeune homme d’une vingtaine d’années et un vieux monsieur absorbé dans la lecture de son journal.
Elle m’a fait passer avant eux.
– J’en ai pour une minute.
Elle n’a pas refermé complètement la porte.
– Alors ?
– J’ai pas fumé…
– Souffle !
– Parfait ! File ! Laisse-moi travailler…

J’ai quand même attendu d’avoir tourné le coin de sa rue. Et j’en ai allumé une. Avec volupté. J’en ai aspiré goulûment la fumée. Que c’était bon ! Non, mais que c’était bon !
Je venais tout juste de l’écraser et je m’apprêtais à en allumer une deuxième quand mon portable a une nouvelle fois sonné.
– Tu peux remonter, s’il te plaît ?
– Hein, mais c’est que je…
– Tu remontes… Et tout de suite !

Il n’y avait plus le jeune homme. Il devait être dans le cabinet avec elle. Une jeune fille l’avait remplacé sur la chaise près de la fenêtre. La visiteuse médicale m’a souri.

– Souffle ! J’en étais sûre… Tu me prends vraiment pour une imbécile, hein ?! Bon, allez ! Tu te déculottes…
– Ici ?
– Ben oui, ici ! Évidemment ici…
– Mais ils vont entendre à côté !
– Et alors ?!
– Ben…
– Ben moi, j’ai pas que ça à faire… Et pas le temps de discuter… Alors tu laisses tes états d’âme de côté et tu te dépêches de te déculotter…

– Ils ont entendu, c’est sûr…
– À brailler comme t’as braillé ça ne fait pas l’ombre d’un doute…
– J’ai pas pu m’empêcher… Vous avez tapé tellement fort…
– Bon, mais allez ! Retourne t’asseoir dans la salle d’attente… Le temps que je finisse mes consultations…
– Dans la… ? Oh, non !
– Mais si ! Que ça te serve de leçon… Que ça te fasse passer, une bonne fois pour toutes, l’envie de te croire plus maligne que tout le monde…

– Eh ben, ma pauvre petite, vous allez rester un bon moment sans pouvoir vous asseoir…
Et le vieux monsieur a replongé le nez dans son journal…
La jeune fille a voulu dire quelque chose. Elle s’est levée. Rassise. A hésité. Et s’est finalement brusquement enfuie…

– Bon, allez, on y va… Je t’emmène…
– Où ça ?
– Chez moi… Je veux t’avoir à l’œil… Au coin tu vas la passer la soirée… Les fesses à l’air… Et ce sera comme ça tous les jours tant que je ne serai pas absolument certaine que tu es complètement sevrée…

J’ai obéi… J’en suis passée par où elle a voulu… Et je sais que j’en passerai toujours par tout ce qu’elle voudra…