jeudi 19 avril 2018

Quinze ans après (2)

C’était un type d’à peu près mon âge. Jovial. Chaleureux. Au regard clair. À l’abord franc. Qui, d’entrée de jeu, m’a fait claquer la bise.
– Depuis le temps que Philibert me parle de vous !
Et a absolument tenu à nous offrir le restaurant. Gastronomique le restaurant. Avec atmosphère feutrée et serveurs pingouins.
Il a attaqué d’emblée, avant même que les hors d’œuvre nous aient été servis.
– Philibert vous a expliqué…
– En gros. En très gros.
– Oui. Ce que je voudrais, c’est que ce soit des femmes de tous les jours. Des employées. Des institutrices. Des dirigeantes d’entreprise. N’importe. Mais pas des modèles. J’en ai soupé des modèles. Non. Des femmes au foyer. Des mères de famille. Des femmes mariées. Des célibataires. Des divorcées. De ces femmes qui ont des fantasmes plein la tête, qui les caressent à longueur de nuit, mais qui n’ont jamais osé passer à l’acte. Votre rôle, à vous, consistera à les convaincre de le faire.
– S’il s’agit, pour moi, d’aller écumer les bars ou les boîtes de nuit…
– C’est hors de question. Ce n’est de toute façon pas là que les femmes qui nous intéressent se trouvent. Ou très rarement. Non. Ce que nous allons faire… Passer des annonces. Pas forcément, d’ailleurs, sur des sites spécialisés. Au contraire même. J’ai ma petite idée. Des annonces dans le registre : « Jeune femme aimerait discuter fessée avec d’autres femmes » C’est tout. Pas la peine, dans un premier temps, d’en dire davantage. Discuter, c’est rassurant, ça, discuter. Uniquement discuter. Et avec une femme, qui plus est. Elles vont se sentir en parfaite sécurité. Et je suis convaincu que nous serons extrêmement surpris du nombre de réponses que nous allons recevoir. À vous ensuite de dialoguer. De prendre votre temps. De faire le tri. Et de ne conserver que celles qui vous sembleront susceptibles d’entrer dans le jeu et d’accepter, à terme, que vous leur claquiez le derrière. Il vous suffira ensuite d’user de patience, de vous montrer rassurante et persuasive, de les amener, pas à pas, là où nous souhaitons qu’elles se rendent.
– Ça paraît simple comme ça, mais…
– Ce le sera. Je suis absolument convaincu que vous vous en sortirez haut la main. Et que ce sera un moment particulièrement exaltant.
– Peut-être le plus exaltant finalement.
– Il y a toutes les chances en effet. Peut-être n’arriverons-nous à nos fins qu’avec un très petit nombre d’entre elles. Une sur cinq. Une sur dix. Mais quel bonheur ce sera, pour vous comme pour moi, quand vous réussirez à la coucher enfin en travers de vos genoux, pour lui infliger une éclatante première fessée.
– À laquelle il vaudra mieux que vous n’assistiez pas.
– Non. Bien sûr que non. Ça flanquerait tout par terre. Après, plus tard, quand vous aurez pris votre vitesse de croisière toutes les deux, c’est quelque chose que vous lui suggérerez, si vous sentez que c’est une proposition susceptible d’éveiller des échos en elle. Que je puisse enfin entrer à mon tour en scène.
– Uniquement comme spectateur ?
– Cela va de soi. Jamais il ne sera question de rien d’autre.
– Il me faudra sans doute néanmoins vaincre bien des réticences.
– Vous les vaincrez. Ça prendra le temps que ça prendra, mais vous les vaincrez. Et, une fois que je serai dans la place, à moi alors, avec votre aide, de faire en sorte qu’elle accepte de se laisser filmer.
– J’aurai bien entendu droit à une copie ?
– Cela va sans dire… Tout vous paraît clair ?
– Parfaitement.
– Et… vous êtes partante ?
– Je le suis.
– Si vous avez la moindre question, le moindre doute, vous n’hésitez pas. Vous m’appelez ou vous me laissez un mail. Ou même vous passez. Toutes mes coordonnées sont là. Et… ah, oui… je vais lancer les annonces dès ce soir. Ça peut aller vite. Très vite. On ne peut pas savoir.

lundi 16 avril 2018

Entre elles.

Félix Vallotton. Die Ruhe der Modelle

– Je comprends pas.
– Il y a rien à comprendre. Je te quitte. Voilà. c’est tout.
– Mais pourquoi ?
– Parce que… Ça a été une belle histoire, nous deux. Une très belle histoire. Mais même les plus belles histoires ne peuvent pas durer éternellement.
– Tu m’aimes plus, quoi ! C’est ça, hein ?
– Moins.
– Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce qui te plaît plus en moi ?
– Mais rien du tout. C’est pas la question.
– C’est quoi, alors, la question ? T’as rencontré quelqu’un ?
– Oui.
– Ah, nous y voilà ! Qui c’est ?
– Ça n’a pas d’importance qui c’est.
– Ah, si, ça en a, si ! Beaucoup. Elle a quel âge ?
– Vingt-huit.
– Elle est mieux que moi ?
– Elle est différente.
– Blonde ? Brune ?
– Qu’est-ce que ça peut faire ?
– Si, ça fait. Elle te lèche bien ?
– Écoute, Flora…
– Oui, forcément. Ça te fait complètement grimper aux rideaux, ça. Tu l’as rencontrée où ?
– Sur Internet.
– Ah, ben d’accord ! Ce qui veut dire que, même en étant avec moi, tu cherchais déjà ailleurs. Qu’est-ce c’était comme site ? Tu cherchais quoi ?
– Quelque chose qui t’a jamais branchée.
– Mais quoi ? Dis ! C’est agaçant à la fin.
– J’ai trop besoin de flanquer des fessées à quelqu’un.
– Mais pourquoi tu m’as pas demandé à moi ?
– On en a parlé. À plusieurs reprises. T’as jamais réagi.
– Parce qu’on évoquait ça comme ça. En l’air. T’étais pas explicite.
– Parce que t’étais pas réceptive.
– Que tu dis !
– Tu le cachais bien alors !
– C’est vrai qu’a priori c’était pas le genre de choses qui m’attiraient, mais j’aurais su quelle importance ça avait pour toi…
– Tu m’aurais fait la charité.
– Mais pas du tout enfin ! J’aurais été heureuse de te faire plaisir. Tu sais bien comment ça m’excite de te sentir excitée.
– Mais pas pour ça !
– T’en sais rien du tout. On a jamais essayé. Essaie ! Vas-y ! Essaie !

– Effectivement !
– Ah, tu vois !
– D’autant que je t’ai pas ménagée.
– Et j’ai pas fait semblant, hein ! À aucun moment j’ai fait semblant.
– Je sais, oui. J’ai vu. Mais, Flora…
– Oui. Quoi ?
– Faut que je te dise quelque chose. Il y a jamais eu d’autre nana. Et j’ai jamais eu l’intention de te quitter.
– Hein ! Mais pourquoi t’es allée inventer une histoire pareille ?
– Parce que sinon, tu ne te serais offerte que du bout des fesses, tandis que là !
– Oh, la garce ! Non, mais quelle petite saloperie tu fais ! C’est toi qu’en mérites une, oui ! Et je peux te dire que tu vas prendre cher.

samedi 14 avril 2018

Preuves à l'appui

Dessin de Kal "Ce petit bout de tissu"

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Ma vieille copine Bénédicte trouvait que j’avais beaucoup de chance.
– T’as ton appart. T’es indépendant. Tandis que moi, chez les parents… C’est pas l’enfer non plus, non, faut rien exagérer, mais quand même, t’es pas à ta main. Bon gré mal gré, faut que tu t’adaptes à leur rythme à eux. Que tu fasses tout un tas de concessions. Et puis ce qu’il y a surtout, c’est que, les rares fois où Baptiste peut venir passer la nuit, ben, on en profite pas. On est complètement bloqués. Parce que les savoir là, de l’autre côté de la cloison…
– Je vous proposerais bien de venir vous réfugier ici, mais moi aussi je serais de l’autre côté de la cloison.
– Ça n’a rien à voir, attends ! Rien du tout ! Les parents, c’est une chose et les amis, c’en est une autre. Sans compter que ce serait même pas une première pour toi, en plus ! Parce que, rappelle-toi, quand on campait, à Étretat, il y a deux ans, on entendait tout d’une tente à l’autre. J’étais avec Sylvain, à l’époque, et avec Sylvain, ça donnait !
– Ah, ça, c’est le moins qu’on puisse dire… Bon, mais tu fais comme tu veux. Moi, si je te propose, c’est de bon cœur. Après, c’est toi qui vois…

C’était tout vu. Ils sont venus le vendredi suivant. Le lendemain aussi. Et puis le week-end d’après. D’autres encore.
– C’est drôlement sympa de ta part. Et on te doit une fière chandelle. Parce qu’on était en train de se perdre tous les deux, là-bas. Quand on peut pas s’éclater niveau cul, petit à petit, il y a plus rien qui va…
Pour s’éclater, ils s’éclataient, c’était clair. Et pas qu’un peu…
– J’espère quand même qu’on perturbe pas trop ton sommeil ?
– Moi, tu sais, quand je dors, je dors.
C’était à la fois vrai et pas vrai. Ses gémissements de plaisir ne me parvenaient parfois qu’en arrière-fond, ne me réveillaient pas vraiment. Et je me rendormais avant même qu’elle ait jeté ses derniers feux. Mais il arrivait aussi qu’ils m’extirpent résolument des bras de Morphée. Les yeux grand ouverts, je suivais alors le déroulé des opérations d’une oreille attentive. Jusqu’à l’emballement final. Et il m’était ensuite extrêmement difficile de retrouver le sommeil.

Et puis il y a eu ce vendredi-là. Où le ton est monté. Où il s’est mis à lui faire des reproches. Des reproches auxquels elle ne répondait que par des « oui » et des « non » contrits. D’une toute petite voix. « Oh, mais je vais t’en faire passer l’envie, moi, tu vas voir » Et… une fessée. Retentissante. Indéfiniment prolongée. Une fessée qui lui a arraché cris et supplications. S’en sont suivis des mots murmurés doux. Des reniflements. Et elle a eu un plaisir comme jamais.

Le lendemain matin, au petit déjeuner – que nous étions en train de prendre seuls, elle et moi, en tête à tête – je n’ai pas pu résister…
– Je comprends mieux pourquoi tu préfères rencontrer Baptiste ici plutôt que chez tes parents. Ils en feraient une attaque, les pauvres…
Elle a légèrement rougi. Souri.
– Tu nous gardes le secret, hein ?
– Ben, évidemment, ça coule de source. Pour qui tu me prends ?

Ils ont recommencé. Souvent. De plus en plus souvent.
Au matin, je l’interrogeais.
– C’est si agréable que ça ?
– Tu peux pas savoir…
– Mais qu’est-ce qu’on ressent au juste ?
– Ça s’explique pas. Ça se sent.
Je l’assaillais de questions. Auxquelles elle répondait. Ou pas. C’était selon… Je m’interrogeais – et je l’interrogeais – surtout sur les marques que les fessées pouvaient laisser. Ça restait longtemps ? C’était très rouge ? Rouge comment ? Plutôt vermillon ou plutôt fuchsia ? Et elles changeaient les couleurs, non ? Ça donnait quoi le lendemain ? Et le surlendemain ? Je revenais sans cesse là-dessus. Obstinément. Tant et si bien qu’un beau matin…
– Écoute, tu sais pas ? Le plus simple…
Elle s’est levée, elle m’a tourné le dos, elle a laissé tomber la chemise de nuit, baissé la culotte.
– Que tu puisses juger sur pièces.
Ce que j’ai fait. Ce que je ne me suis pas privé de faire.
– Là ! Satisfait ?
Oh, oui, oui, satisfait. Et même comblé.
– Bon, mais tu dis rien à Baptiste, hein ? Il m’en mettrait une autre.
– Ah, ben justement, raison de plus !
Elle s’est retournée – la tête, juste la tête –, elle m’a tiré la langue et elle s’est éclipsée.

jeudi 12 avril 2018

Quinze ans après (1)

Philibert a voulu savoir.
– Mais alors, finalement, il y a combien de temps que t’en as pas donné de fessées ?
– Ça dépend de ce que t’entends par là… Si c’est des fessées tape-cul, il y a pas longtemps. Un mois. À peu près. Une désillusion. Une de plus. Je commence à avoir l’habitude. Mais une vraie fessée investie, bouleversante, pleine de sens, il y a une éternité.
– Quinze ans en fait, hein !
– J’aurais jamais dû…
– Quoi donc ?
– Couper les ponts, comme je l’ai fait, avec Hélène et Marie-Clémence. Mais bon… J’étais amoureuse. On fait n’importe quoi quand on est amoureuse. Et quand on s’en rend compte, il est trop tard.
– Je peux te parler franchement ?
– Tu sais bien que oui.
– Tu les idéalises trop toutes les deux. Tu te calfeutres dans l’espoir de retrouver très exactement ce que tu as vécu avec elles. Et, sous prétexte qu’elles n’en sont pas la copie conforme, tu passes sûrement, du coup, à côté de relations qui, une fois approfondies, pourraient se révéler très gratifiantes pour toi.
– Peut-être. Je sais pas.
– Oh, que si ! Et j’ai bien envie de te faire faire la connaissance de Coxan. Histoire que t’arrêtes de tourner obstinément en rond dans ton passé.
– C’est qui, ce Coxan ?
Un ami à moi. Un passionné de vidéos de fessées. De fessées administrées par des mains féminines sur des croupes féminines. Uniquement.
– Tu m’en diras tant !
– Seulement, il n’y trouve pas vraiment son compte. Et il est le plus souvent déçu. Parce que les modèles simulent. La douleur, la honte ou le plaisir. C’est selon. Et ça se voit. Comme le nez au milieu de la figure.
– Ben oui. Forcément. Pour elles, c’est un boulot comme un autre. Ni plus ni moins. Un boulot pour lequel elles sont payées.
– C’est pourquoi il voudrait se constituer sa petite collection personnelle. N’y trouveraient place que des femmes prenant vraiment du plaisir à être fessées et à être vues, et filmées, en train de l’être.
– Et comment il sera sûr qu’elles ne friment pas ?
– Parce qu’il ne retiendra que celles qui accepteront de jouer le jeu sans la moindre contrepartie financière.
– Et qui courront gratuitement le risque de voir leur cul rougi se balader partout sur Internet ? Il rêve ton ami, non ?
– Il a prévu des garde-fous. Un contrat en bonne et due forme. Qui stipulerait qu’il s’engage à ne faire, de ces vidéos, qu’un usage strictement privé. Sous peine de devoir verser à ses victimes, s’il ne tient pas ses engagements, de très lourdes indemnités.
– Mouais… Et il compte les trouver où, ces heureuses élues ?
– D’abord, avant tout, ce qu’il voudrait, c’est se trouver une fesseuse-recruteuse. Quelqu’un de fiable, de déterminé, en qui il pourrait avoir la confiance la plus absolue.
– Et, évidemment, t’as pensé à moi.
– J’ai eu tort ?
– Pas forcément. Ça dépend. Il consisterait en quoi, au juste, mon rôle ?
– Tu te doutes bien un peu, non ?
– En gros, oui. Mais pratiquement, concrètement, il s’agirait de procéder comment ?
– Le mieux, si t’es d’accord sur le principe, ce serait que t’en discutes avec lui.
– À condition que ça ne m’engage à rien.
– C’est bien comme ça que je l’entendais.


lundi 9 avril 2018

La passion secrète de la baronne

Dessin de Gaston Smit (1933)


C’est le moment qu’elle préfère. Quand elle passe la porte. Qu’elle croise leurs regards. Que leurs sourires se font mi-narquois mi-complices.
Helga s’avance vers elle, faussement obséquieuse.
– Madame la baronne est en manque ? Nous allons remédier rapidement à cet état de choses.
Elle soulève un pan du grand rideau grenat.
– Si Madame veut se donner la peine de passer dans le petit salon, derrière.
Elle la laisse seule.
– Je reviens. J’en ai pour une minute.
Dix minutes. Vingt minutes. Parfois davantage. Des minutes voluptueusement insupportables. Il y a, à côté, le bruissement feutré du magasin. Les voix des vendeuses qui vaquent à leur tâche, vont et viennent. De temps à autre, l’une d’elles passe la tête. Suzon. Ou Alice.
– Tout va comme Madame le désire ?
Ou Margaux. Qui la fixe longuement d’un petit air moqueur.
– On va encore bien s’amuser.
Et elle éclate d’un rire insolent.

Elles ferment. Juste le temps de s’occuper d’elle. Elles ferment. Elle inspire. Profondément. Son cœur s’emballe. C’est le moment. C’est enfin le moment.
Elles sont là, toutes les quatre. Elles l’entourent.
– Alors, à nous !
Helga avance une chaise.
– Prenez place ! À genoux, allez !
Elle obéit.
– Là ! Et maintenant tu vas nous montrer ton cul.
Les mots. Leurs mots. Elle adore. Elle en frissonne toute.
– Ben, alors ! Qu’est-ce t’attends ?
– Peut-être qu’elle est sourde ?
– Non, mais c’est qu’on a ses petites pudeurs dans la haute…
Et il y en a une – elle ne sait pas laquelle – qui la trousse. Qui la déculotte sèchement.
Elle pousse un petit cri de surprise effarouchée. Qui déclenche leurs rires.
– T’en verras d’autres, va !
– Et pas plus tard que tout de suite.
Une main l’effleure.
– Comment il est blanc, son petit popotin d’aristo !
– Ce qui va pas durer.
– À quoi on lui fait aujourd’hui ?
Suzon propose…
– Au fouet-fagot. Il y a longtemps. Ça changera.
Le fouet-fagot. Elle frémit. C’est épouvantablement éprouvant, le fouet-fagot. Ce sont des milliers de mini-brûlures qui s’incrustent, en même temps, sur toute la surface. Au bout de cinq ou six cinglées on est littéralement en feu.
Les autres approuvent.
– Oh, oui, oui ! Le fouet-fagot !
Suzon lui susurre à l’oreille…
– Comment tu vas te trémousser, baronne !
Margaux la contourne, lui fait face.
– Que je voie ta petite frimousse quand ça va tomber.
Et ça tombe.
Elle sursaute. Elle se cabre. Il y en a une, derrière, qui rit. De bon cœur.
Les coups se succèdent, méthodiques, réguliers. Ils lui arrachent des soubresauts. Des gémissements.
Suzon encourage Helga.
– Plus fort ! Plus fort ! Tu te relâches, là.
La douleur se fait plus vive. Plus intense. Elle crie. Elle supplie.
– Encore ! Encore !
Margaux l’oblige à relever la tête, plonge ses yeux dans les siens.
– Elle va jouir, les filles !
Elle jouit. À petits sanglots émerveillés. Elle jouit sous les coups. Et sous leurs rires.
Tout retombe. Elle aussi, satisfaite, épuisée.

À côté, elles ont rouvert. Des clientes entrent, achètent, ressortent. Il y a la voix de Suzon, paisible, sereine…
– Si Madame veut m’en croire, ce parme lui va très bien au teint.
Celle d’Alice, plus forte, plus déterminée.
– Il suffira d’une petite retouche, je vous assure.
Margaux passe la tête. Son petit rire offensant.
– T’as toujours le cul à l’air, toi ? Eh ben, dis donc !
Elle l’a toujours. Elle est bien. Ça brûle. Ça irradie dans tous les sens. Si bien.

Elle finit par se redresser. À regret. Par se rajuster. Par soulever le rideau grenat.
Helga la raccompagne jusqu'à la porte, s’incline cérémonieusement.
– Que Madame la baronne revienne ! Quand elle voudra. Ce sera toujours avec plaisir.

samedi 7 avril 2018

Coaching

Dessin de Kal

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– C’est Eugénie Bardoin, une amie à moi, qui m’a conseillé de venir vous voir. Avec vous, d’après elle, on obtient des résultats spectaculaires.
– Alors, elle a dû vous dire également que mes méthodes sont, disons, percutantes. Ce qui en fait, d’ailleurs, toute l’efficacité.
– Elle m’a dit, oui.
– Bien. Les choses ont donc le mérite d’être claires. Alors, je vous écoute. Qu’est-ce qui vous amène ?
– Mais tout. Tout. Tout va de travers. J’ai pas de mec. Ils me larguent tous. Les uns après les autres. Si seulement je savais pourquoi. Au boulot, on m’évite. On me fuit comme la peste. Du coup, je compense. J’achète n’importe quoi. Des fringues que je mets plus trois jours après. Des babioles qui finissent le lendemain au grenier. Alors, forcément, je suis dans le rouge à la banque. Mais alors là, dans le rouge de chez rouge. Sans compter que je me ruine la santé à coup de friandises, de chocolat, de gâteaux et autres cochonneries.
– Vous buvez ?
– Non. Enfin si ! Un peu.
– Ça veut dire quoi un peu ?
– Certains soirs un peu trop et le lendemain pas du tout.
– Vous fumez ?
– Presque pas.
– Bon. Ben, il y a du travail. Alors première chose : interdiction absolue de jérémier sur votre sort au boulot. Pour quoi que ce soit. Et, tout particulièrement, vos désillusions amoureuses. C’est ce qui met tout le monde en fuite autour de vous. Ensuite vous allez m’arrêter complètement – j’ai bien dit : complètement ! – le tabac et l’alcool. C’est compris ? Bien. D’autre part, dès ce soir vous me scannerez vos relevés de compte. Vous me les scannerez désormais tous. Au fur à mesure qu’ils vous parviendront. Vous réglerez également désormais tous vos achats par carte bleue. J’en veux les tickets ainsi que les notes détaillées correspondantes. Que je puisse contrôler vos achats. Il va évidemment de soi que vous n’effectuerez plus désormais le moindre retrait en espèces. Est-ce bien clair ?
C’était clair, oui. C’était très clair.
– Alors rendez-vous dans un mois.

Elle a mis un temps fou à tout éplucher. Plus de deux heures. En silence. Deux heures pendant lesquelles je l’ai regardée faire, la peur au ventre.
– C’est mieux. Beaucoup mieux. Vous avez réduit vos dépenses de moitié. C’est un net progrès. Même s’il vous reste encore beaucoup à faire. Par contre, en ce qui concerne les sucreries, j’en trouve pour plus de quatre-vingts euros. C’est beaucoup trop. Je trouve par ailleurs pour cent cinquante euros d’achats extrêmement discutables. Et, à deux reprises, des retraits en espèces. De vingt euros chacun. Vous justifiez ça comment ?
Je me suis tortillée sur ma chaise.
– C’est le pain. La boulangerie. Le pain.
– On trouve du pain dans les grandes surfaces.
– Il est moins bon.
– Vous vous fichez de moi ? À quoi ont servi ces quarante euros. Je veux savoir.
– C’est parce que… de l’apéro. Et de la bière. J’en avais plus.
– Je vous l’avais interdit. Je vous l’avais pas interdit ?
– Ben si, mais…
– Venez ici !
– Ça peut pas…
– Quoi donc ?
– Attendre la prochaine fois… Si je recommence…
– Certainement pas, non ! Venez ici, j’ai dit !
J’obéis. Elle me tire par le bras, me fait basculer en travers de ses genoux, me déculotte sèchement. Et elle tape. Comment elle tape ! Elle avait raison Eugénie : elle tape tant qu’elle peut. Comment ça te chauffe ! Comment ça te brûle ! Et, surtout, comment t’as honte !
– S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Assez ! Je recommencerai pas. Je vous promets.
Elle n’écoute pas. Elle n’a pas pitié. Au contraire. Elle tape plus fort. De plus en plus fort. Je crie. Je supplie. Rien n’y fait.
– Là !
Elle s’arrête enfin.
– Vous pouvez vous reculotter. Pour la prochaine fois, je veux que les dépenses aient encore été réduites. Qu’il n’y ait ni achat de sucreries ni retrait en espèces. Sinon… Eh bien sinon vous pouvez considérer que notre petite séance d’aujourd’hui ne constituait qu’une simple mise en bouche. On passera aux choses sérieuses. C’est compris ?
C’était compris, oui.
– Alors, filez !

jeudi 5 avril 2018

Mémoires d'une fesseuse (31)

 Ça m’est tombé dessus d’un coup, comme ça, sans prévenir. L’amour fou. Ravageur. Pour Ophélie, une petite nouvelle, qui est venue, s’asseoir, un beau matin, à côté de moi, au tout début du cours de cambodgien. On s’est regardées et on a tout de suite su que, nous, ça ne ressemblerait à rien d’autre. On a fait l’amour le soir même. On a dormi enlacées. On s’est réveillées heureuses. Je n’avais plus envie que d’une chose : être avec elle. La voir. L’entendre. La toucher. L’aimer. Je suis restée dormir chez elle. De plus en plus souvent. J’y ai amené des affaires. De plus en plus d’affaires. Je me suis progressivement désinvestie de ma vie d’avant. De mes passions d’avant. Marie-Clémence et Ernesta n’ont pas vraiment posé de questions. Elles ont instinctivement senti que j’étais désormais ailleurs. Qu’il était inutile d’essayer de me retenir. De toute façon, elles vivaient, elles aussi, de leur côté, sur un petit nuage. Elles s’apprenaient. Elles se découvraient. Et passaient le plus clair de leur temps à écumer les cabines d’essayage, les piscines, les plages, bref, d’une manière générale, tous les lieux qui leur permettaient de se montrer peu ou prou. Quant aux fessées, même si elles restaient très évasives sur le sujet – après tout, désormais, cela ne me regardait plus – j’avais cru comprendre que, dans ce domaine, elles se rendaient mutuellement service et n’hésitaient pas à avoir parfois recours à des bonnes volontés extérieures.

Sans doute aurais-je pu rester en contact plus étroit avec elles, si Ophélie avait été à même de partager notre passion. Or, ce n’était absolument pas le cas. J’avais lancé quelques ballons d’essai. Elle avait réagi avec une extrême virulence. C’était un univers qui la révulsait profondément. J’étais amoureuse. Je ne voulais pas la perdre. Et j’ai définitivement tiré un trait sur Marie-Clémence, Ernesta et tout ce qui gravitait autour.

Avec Hélène, les choses s’avérèrent beaucoup plus compliquées. Non pas qu’elle se soit montrée particulièrement insistante ou vindicatives. Au contraire : elle faisait profil bas. Se montrait tristement résignée. Ce qui avait le don de me culpabiliser. Tant et si bien que je suis restée, près de trois mois, plus ou moins en contact avec elle. Derrière le dos d’Ophélie dont je redoutais qu’elle ne finisse, un jour ou l’autre, par l’apprendre. Et par se poser des questions auxquelles j’aurais été incapable d’apporter des réponses qui la satisfassent. J’ai donc fini par couper franchement les ponts avec Hélène. C’était préférable. Pour tout le monde.

Restait Philibert. Qui me prêtait une oreille attentive. Qui m’a écoutée chanter, des heures durant, les éloges d’Élodie. Vers lequel je continuais à systématiquement me tourner dès que j’avais besoin d’un conseil, d’un avis. Et qui m’a soutenue, à de bras, trois ans plus tard, quand Ophélie m’a brusquement laissée tomber. Pour une autre. Il m’a fallu de longs mois pour m’en remettre. Pour sortir enfin la tête de l’eau. Je me suis efforcée de renouer avec Hélène. Qui m’a clairement fait comprendre qu’elle ne le souhaitait pas.
– Qui me dit que dans un mois, dans six mois, dans un an, tu ne vas pas encore me jeter sans autre forme de procès ? N’importe comment ma vie est ailleurs maintenant.
– Ah, oui ? Où ça ?
– Ça ne te regarde pas. Ça ne te regarde plus.
Marie-Clémence – je l’ai appris de la bouche de sa mère, sollicitée – était au Canada.
– Pour au moins un an. Peut-être davantage. On ne sait pas.
Ce fut plus.
J’ai vivoté. Je me suis lancée à la recherche de partenaires de fessées. J’ai erré de désillusion en désillusion. Ce n’était pas ça. Ce n’était plus ça. Des années ont passé. Je suis retombée amoureuse ou, du moins, j’ai essayé de me le faire croire. Sans véritable conviction.
D’autres années ont passé. Que j’ai traversées avec toujours les mêmes envies sans pouvoir vraiment les assouvir. Ce n’était pas faute d’essayer pourtant. Mais les fessées qu’il m’arrivait parfois de donner n’étaient que la caricature de ce que j’avais jadis connu. De ce que j’aspirais à retrouver.
J’ai eu trente-cinq ans.
Et la solution est venue, une fois de plus, de mon bon ange Philibert.

FIN DE LA PREMIÊRE PARTIE