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lundi 17 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 16 )

16-

Agenouillé entre les raies de petits pois, je les bute consciencieusement, en tournant délibérément le dos au jardin de fleurs en contrebas. Pour ne pas être tenté d’essayer de l’apercevoir. D’avoir envie d’elle. Mais en pensant intensément à elle. Quoi que je fasse je ne cesse jamais de penser à elle.

Soudain des cris de femmes… Tout un tumulte… Des appels angoissés…
- Elle se meurt ! A l’aide ! Au secours !
Je me précipite…
C’est ELLE ! Elle, allongée, inanimée, au bord d’une allée.
Je repousse les sœurs qui l’entourent en se tordant les mains avec force lamentations. Je la soulève et je l’emporte, serrée contre mon coeur.
Je vole vers l’abbaye. Vite. Vite.

Elle rouvre les yeux, les plonge dans les miens, les y laisse.
Je ralentis ma course, m’arrête…
Mes lèvres se penchent sur les siennes. Les siennes se hissent vers les miennes. Elles vont se rejoindre. Elles se rejoignent...
Les sœurs ont couru derrière nous. Les sœurs sont là.

- C’est diabolique ! Diabolique ! Vous avez feint un malaise.
- Je vous jure, ma mère, que…
- Ne vous parjurez point ! Vous alliez commettre le péché de la chair. Vous l’avez commis. Même incomplet vous l’avez commis. Cela le nierez-vous ?
- Non, ma mère.
- Et vous ?
- Non, ma mère.
- Fort bien…

La communauté est tout entière rassemblée dans la salle du chapitre.
- L’un de vos frères, l’une de vos sœurs ont cédé à l’ignoble tentation de la chair. Priez, prions pour qu’il leur soit pardonné.
On s’agenouille. On joint les mains. On baisse la tête. On prie. Longtemps.

Elle se lève.
- Quand la chair est faible, quand la chair prend l’ascendant sur le cœur et sur l’esprit, quand la chair met l’âme en danger, c’est la chair – vous en conviendrez avec moi – qu’il faut châtier.
On en convient. L’un et l’autre.

- Approchez !
Elle obéit. J’obéis.
- Dévêtez-vous !
Pas la moindre hésitation. Pas le moindre temps d’arrêt. Tournée vers ses sœurs, elle me fait face. Elle se dénude. Elle est nue.

On attend. On m’attend.
- Eh bien ?
Je l’imite. Je suis nu. Face à elle. Tourné vers mes frères.
- A genoux !
Et ça s’abat. Ca cingle. Ses épaules. Son dos. Ses reins.
Chaque coup projette son buste en avant.
Elle ne crie pas. Elle ne gémit pas. Elle ne me quitte pas des yeux. A aucun moment elle ne m’aura quitté des yeux.

Moi non plus. Ca brûle. Ca mord. Ca entame. Je ne cille pas. Je la regarde. On se regarde.
Un voile rouge, puis noir. Je perds connaissance…

Quand je reprends mes esprits, elle est penchée sur moi. Son visage. Tout près. Si près. On la tire violemment en arrière. On l’entraîne. On m’emmène. De l’autre côté. Loin d’elle…

- Vous vous êtes honteusement donnés en spectacle… Aussi des décisions ont-elles été prises à votre égard . Au tien comme au sien. En ce qui te concerne il a été décidé que tu quitterais le monastère. Tu vas partir, pour racheter tes fautes, à la rencontre des incroyants. Dont tu vas t’efforcer de convertir le plus grand nombre possible. Pour qu’il te soit – peut-être – pardonné dans l’au-delà.
- Et elle ?... Que va-t-il advenir d’elle ?
Il me foudroie du regard.
- Tu pars sur le champ.

Je ne la reverrai pas…

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