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lundi 10 octobre 2011

Souvenirs d'avant ( 15 )

15-

C’est l’Irlande… Oui, c’est l’Irlande… L’Irlande… Un monastère… Dirigé, de main de fer, par une abbesse… Ayant autorité tout à la fois sur les femmes et sur les hommes… Qui mènent des existences parallèles… Auxquels il est formellement interdit de s’adresser la parole… Qui ne s’entraperçoivent silencieusement qu’aux offices et au réfectoire…

Une jeune novice… Aux yeux de braise constamment baissés… Ou levés vers le ciel… Absorbée dans sa prière, elle ne voit rien… Ni personne… Jamais… Moi, je ne vois qu’elle… Depuis le tout premier jour… Depuis qu’elle s’est agenouillée, dans le chœur, au milieu de ses consoeurs…

J’ai beau lutter… Prier… Supplier… Rien n’y fait… Toutes mes pensées me ramènent inexorablement à elle… Elle me hante… Elle habite mes nuits… Elle les épuise… Elle fait de moi un pécheur quotidien qui implore de pouvoir sincèrement s’en repentir… Qui n’y parvient pas… C’est au-dessus de mes forces…

Avec huit autres de mes frères je suis chargé de l’entretien du potager… Je m’y tue à la tâche… Pour oublier… Pour ne pas penser… Pour tomber pesamment de sommeil, le soir, dans mon lit…

C’est moi qui ai mission d’emporter feuillages et détritus putrescibles jusqu’aux fosses à compost en contrebas… Il me faut, pour y parvenir, traverser le jardin de fleurs qu’entretiennent les sœurs… Quand – cela va de soi – elles ne s’y trouvent pas…

A cette époque de l’année elles ne sont pas dehors… Elles sont occupées dans les serres…
Et pourtant… Au détour d’une allée elle est là… Seule… Une brassée de roses blanches sur les bras… Que, de surprise, elle laisse échapper… Elle s’agenouille pour les ramasser… Je me précipite… M’accroupis à ses côtés… Elle rougit… Proteste…
- Laissez !... Laissez !...
Je ne l’écoute pas…

Nos mains ont voulu se saisir, en même temps, de la même rose… S’effleurent… Restent en suspens… La tentation est trop forte… Je m’empare de la sienne… Elle me l’abandonne… Je la garde… Je la presse… Quelques précieuses secondes…
- Il ne faut pas… Il ne faut pas…
Elle se dégage… Elle s’enfuit…

Maintenant à l’office, au réfectoire, nos regards se croisent… De plus en plus souvent… De plus en plus longtemps… Ne se déprennent qu’au prix de mille efforts l’un de l’autre… Y parviennent de moins en moins… N’y parviennent plus…

- Tu sais pourquoi je t’ai convoqué ?...
Non, je ne sais pas, non…
Il arpente furieusement son bureau…
- Il ne sait pas… Il ne sait pas… Mais tout le monde sait… Tout le monde voit… C’est un scandale permanent… Et tu ne sais pas ?!...
- Si !...
- Ah, tout de même !...
Il se rassied…
- Tu resteras consigné huit jours dans ta cellule… Au pain et à l’eau… Prie !... Médite !... Réfléchis !... Implore ton saint patron de te venir en aide…

La clef tourne dans la serrure… Les pas s’éloignent…
Et elle ?... Que lui a-t-on fait ?... Que lui a-t-on dit ?... Elle !… Toi !…
Mes yeux s’emplissent de larmes…

Huit jours… Huit jours pendant lesquels je n’ai pas cessé un seul instant de penser à elle… De l’aimer en secret…

La mère abbesse regarde ses mains…
- Les tentations de la chair avilissent le cœur… Obscurcissent l’esprit… Détournent de la foi… Compromettent le salut éternel… Si on ne parvient pas à dompter la chair alors il faut la mortifier… sans complaisance… Vous ne manquerez pas d’être de mon avis, n’est-ce pas ?...
J’opine… J’opine en silence…
- Bien… Très bien…
Elle me congédie d’un geste de la main…

A l’office mon premier regard est pour elle…

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