lundi 30 avril 2018

Harcèlement

John William Waterhouse. Decameron, 1916

Elles ont d’abord écouté de loin. Se sont peu à peu approchées. De plus en plus près. Tout près. Ont fini par s’asseoir dans l’herbe à nos pieds. Nous ont religieusement écoutés.
– Encore ! S’il vous plaît, encore !
Et on a joué pour elles. Longtemps.
– Encore ! Encore !
Quand l’Angélus a sonné, elles se sont relevées, éloignées. Sans un mot. Lentement. Comme à regret.

Le soir, à l’auberge, un sourd-muet m’a subrepticement glissé un billet dans la main. Et s’est aussitôt enfui.
« Vous m’aimez ! Comment ils le hurlaient vos yeux, quand vous les plongiez tout-à-l’heure dans les miens. C’est pour moi que vous jouiez. Que pour moi. Pour moi seule. Je le savais. Je le voyais. Vous m’aimez. Je suis heureuse. »

J’étais sur le point de me coucher quand le même sourd-muet est venu gratter à la porte, m’en a tendu un autre.
« Je suis mariée. Il nous faut vivre notre amour dans le plus grand secret. Je compte sur vous. Je vous aime. »

Thibaud est parti d’un grand éclat de rire.
– C’est pas drôle.
– Ah, ben si ! Si ! Parce que chaque fois, c’est la même chose. Où qu’on passe, il y en a toujours une pour tomber amoureuse folle de toi. Ah, le prestige de l’artiste ! Du musicien. Laquelle c’est ?
– Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ?
– Tu t’en fous n’importe comment. Que ce soit l’une ou l’autre… Du moment qu'à l'arrivée tu tires ton coup.
– Oui, ben alors là, il y a pas de risque. Les amoureuses transies, j’ai donné, merci. Si c’est pour qu’après elle nous colle aux basques trois semaines comme la Francesca, à Bergame.
– Faut reconnaître que celle-là, pour s’en débarrasser…

Au matin, il y en a eu un autre.
« J’ai passé la nuit avec toi, mon amour. À penser à toi. À rêver de toi. Tu vas m’emmener. Loin. Loin d’ici. Là où nous serons heureux. Tu me redonnes goût à la vie. Si tu savais ! Merci ! Merci ! »

À midi aussi.
« Tu m’as cherchée des yeux à l’église, tandis que tu jouais. Mais tu ne t’es pas attardé sur moi. Pour ne pas éveiller les soupçons. Tu en mourais d’envie pourtant. Tout en toi le criait. Oh, mais je te revaudrai ça. Au centuple. »

Thibaud ne voulait pas avoir l’air d’insister.
– Mais quand même ! Tant que tu l’auras pas sautée, elle te lâchera pas la grappe.
– Elle me la lâchera pas non plus après.
– Ben, justement ! Fais-toi plaisir. T’auras au moins eu ça pour te dédommager.
– Je sais même pas qui c’est.
– Tu veux que je me renseigne ?
– Ah, non ! Non ! Surtout pas ! Me la balance pas entre les pattes, hein !

« Tu étais beau tout-à-l’heure au château. Si beau ! Et tu as joué notre air à nous. Il faut qu’on prenne une décision. On ne peut plus attendre. Je sais ce que je vais faire. Tu seras fier de moi, tu verras ! »

– Je crains le pire.
– Oui. Il y a des chances qu’on la voie rappliquer.
– Tu sauras qui c’est comme ça, au moins.
– J’y tiens pas spécialement.

« Je lui ai tout dit. À mon mari. Je lui ai tout dit. C’est plus honnête. Et au moins, maintenant, les choses sont claires. On ne peut plus reculer. Tu vas venir me chercher. Tu vas m’emmener. »

– Si on reste ici, tu vas te retrouver avec une épée plantée au milieu du corps, oui !
– Je crois qu’il est temps, en effet, de porter nos pénates sous des cieux plus cléments.
– Et sans tarder.

On franchissait la porte de la ville quand le sourd-muet s’est, une nouvelle fois, mis en travers de notre route.
« Il a été odieux. Il m’a fouettée. Au sang. Mais j’ai été courageuse. J’ai supporté héroïquement. Pour toi. Pour nous. Viens me chercher. Viens m’enlever. Je t’attends. »
On a éperonné nos chevaux et on s'est éloignés. Le plus vite possible.

2 commentaires:

  1. Ha c'est original. J'aime beaucoup. Je me demande si on saura qui c'est...

    RépondreSupprimer
  2. Peut-être vaut-il mieux ne pas savoir…

    RépondreSupprimer