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jeudi 12 mai 2016

Escobarines: Le valet (3)

– Madame fait déjà beaucoup moins de difficultés on dirait… Madame a bien raison… Ça l’avancerait à quoi ?
Il la déshabille. Méthodiquement. Consciencieusement. Cela fait partie de ses attributions. Il ne laisse rien paraître de ce qu’il peut éprouver. Il ne s’autorise sans doute d’ailleurs pas à éprouver quoi que ce soit
– En tout cas Monsieur a trouvé Madame très à son goût… Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : « Tu as vu ce cul, Bastien ? Et cette avant-scène ! Ah, il y en a une belle paire, là ! Et ils ont sacrément de la tenue… Jamais tu lui donnerais 50 ans ! Jamais… Je regrette pas… Je regrette vraiment pas… Certes elle me coûte cher… Très cher… mais ça en vaut la peine… »
Il dépose la culotte bien à plat sur le tas des vêtements.
– Mais, si je puis me permettre de donner un conseil à Madame… Monsieur est un peu déçu par la réserve de Madame… Qui devrait se laisser davantage libre cours… Crier et se lamenter tout son saoul quand on la fesse… Monsieur est maître du jeu… Il peut faire venir Madame autant de fois qu’il lui plaira… Et il la fera venir aussi longtemps qu’il n’en aura pas eu pour son argent… Alors si Madame ne veut pas que cette situation s’éternise Madame devrait se résoudre à s’exprimer davantage… Quoi qu’il doive en coûter à sa petite fierté.
Il s’efface pour la laisser passer.
– Je… Je peux vous demander quelque chose ?
– Tout ce que Madame voudra…
– Il y aura encore cette fille, là ?
Il pince les lèvres.
– Je ne saurais vous dire… Clarisse est quelqu’un de totalement imprévisible… Un jour ici, l’autre là…
Il baisse la voix.
– Quelqu’un avec qui Monsieur s’offre l’illusion de s’encanailler… Au grand dam de Madame sa mère…
Il soupire.
– Je crains que Monsieur n’aille, avec elle, au-devant de bien des désillusions…
Il la précède dans le couloir.
– C’est encore cette dame…
Il la fait entrer…

– Vous ne m’avez toujours pas dit…
Jeanne leur sert le thé. Avec les mêmes gestes immuables. Jeanne lui tend sa tasse en la fixant d’un regard qui ne la voit pas. Jeanne s’éloigne.
– Oui… Vous ne m’avez toujours pas dit ce qui vous avait poussée à détourner des sommes aussi considérables…
– Oh, vous avez vu juste… L’ennui… Parce que ma vie… On me jalouse : j’ai soi-disant tout pour être heureuse… Si on savait ! Et je n’ai même pas la ressource d’incriminer qui que ce soit… Tout est ma faute… Quand on renonce à ses rêves…
– Le piano ?
– Le piano, oui !
– Quand vous décidez de vous désennuyer, ça vous revient cher à vous, dites donc !
– C’est que… J’ai aidé quelqu’un… J’aide quelqu’un… Qui les vit ses rêves… Qui n’existe que pour eux… Qu’à travers eux… Qui les réalisera, j’en suis sûre… Grâce à moi… Quoi qu’ils doivent me coûter… Il faut qu’ils me coûtent… Le plus possible… Il faut… Pour qu’il les réalise…

– On passe à côté ?
Elle s’assied au piano. Elle joue. Plus rien d’autre ne compte. Plus rien d’autre n’a d’importance. Elle joue. Il tourne les pages au fur et à mesure. Elle joue. Elle joue enfin. Elle joue encore. Encore… Encore… Elle est heureuse. Elle s’arrête. Une salve d’applaudissements éclate derrière elle
Il la fait lever, se tourner, saluer.
Il y a là Jeanne.
– Que vous connaissez déjà…
Et trois autres personnes. Qu’il lui présente tour à tour.
– Enrique, mon chauffeur… Pamela, notre cuisinière… Et Victor le jardinier… Vous n’avez plus qu’à faire votre choix…
– Mon choix ? Quel choix ?
– Votre choix, oui… Par lequel d’entre eux souhaitez-vous, cette fois-ci, être fessée ?
Hein ? Mais par personne ! Par aucun. Elle ne sait pas. Elle n’y a pas réfléchi. Elle…
– Personnellement, pour mon plaisir personnel, je vous conseillerais Victor… C’est un solide gaillard qui n’a pas conscience de sa force et qui ne vous ménagera pas… Le spectacle devrait valoir son pesant d’or…
– Non ! Non ! Jeanne plutôt… Oui, Jeanne !
Jeanne s’avance, l’agrippe solidement par le bras, l’entraîne jusqu’au canapé.


2 commentaires:

  1. Quand l'histoire s'arrête et qu'on imagine ce qui se passe . Les personnages, les positions , les sons, les spectateurs qui regardent...
    J'adore!

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  2. J'aime bien donner à imaginer plutôt que d'asséner. Le lecteur collabore ainsi, lui aussi, au texte.
    Merci de votre lecture et de votre commentaire.

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