jeudi 16 janvier 2014

La petite vendeuse (2)



– Ça !… Ça !… Ça !…
Moreau acquiesçait, à grands coups de menton, cochait les cases, sur son bon, au fur et à mesure d’un petit air satisfait…
– Elle sait ce qu’elle veut, la jeune fille… C’est votre fille ? Non ? Elle a du goût en tout cas… Et elle sent bien, d’instinct, ce qui est dans l’air du temps… Vos ventes vont s’envoler, Madame Cartier, vous allez voir, vous m’en direz des nouvelles…


– Vous avez quelqu’un ?
Elle était accoudée à la caisse, à côté de moi, dans l’après-midi finissante…
– Non, vous n’avez personne… Ça se sent tout de suite, ça ! Jamais vous avez eu personne ?
– Oh si, si !
– Il y a longtemps ?
– Non… Pas tellement…
– Combien ?
– Je sais plus… Exactement je sais plus…
– Mais si, vous savez ! On peut pas pas savoir un truc pareil… Dix ans ? Plus ? Moins ? Vous voulez pas le dire… C’est que ça fait longtemps alors ! Et ça vous manque pas ?
– Oh, que non ! Je suis très bien toute seule…
– Ça, c’est toujours ce qu’on dit quand on n’a personne et qu’on en crève d’envie… Quel âge vous avez au juste ?
– 45…
– Mais comme ça, de temps en temps, vous en avez quand même bien des types ?
– Bien sûr ! Bien sûr ! Comme tout le monde…
– Je crois pas… Ça m’étonnerait… Vous êtes pas le genre… Vous, vous êtes plutôt du genre à attendre encore le Prince Charmant… Il viendra pas le Prince Charmant… Il viendra plus… Plus maintenant… Il vient jamais n’importe comment… Faut pas rêver…


Elle était en train de partir la cliente…
– Je reviendrai… Je vais réfléchir…
Elle ne reviendrait pas… Une fois de plus je venais de rater lamentablement une vente… Elle a aussitôt surgi, pris les choses en mains…
– Vous avez vu ces petits ensembles qu’on a reçus là-bas au fond ? Non ? Venez y jeter un coup d’œil… Juste pour le plaisir…
Elle en a acheté deux… Les plus chers…


– C’est drôle cette idée que vous avez eue quand même de vous lancer dans le commerce… Ça vous va pas du tout… Ça se sent tout de suite… Vous l’avez hérité votre truc, hein, c’est ça ?
– De ma mère, oui ! Elle l’a tenu toute sa vie… Elle est morte il y a deux ans…
– J’en étais sûre… Et vous avez jamais eu l’idée de faire autre chose ? Non… Évidemment… Bon… mais de toute façon maintenant à votre âge c’est trop tard… Vous y êtes, vous y êtes… Et pour un bon moment… Faut faire avec… Sauf qu’à vous y prendre comme vous vous y prenez un de ces quatre vous allez boire le bouillon c’est obligé… Et le pire c’est qu’on dirait que vous vous en fichez… Parce que vous pourriez profiter de ce que je suis là – je serai pas toujours derrière vous, vous savez – pour venir voir comment je fais, pour en prendre de la graine… Mais non ! Pas moyen de vous décrocher de derrière votre caisse…


J’ai rêvé… Toute la nuit… De Moreau… Il se moquait ouvertement de moi… Avec elle… Tous les deux… « Elle est nulle, ma pauvre petite, votre patronne… Complètement nulle… Plus nulle il y a pas… » Et il riait… Ils riaient… Aux éclats… « Dis-le que t’es nulle ! Mais dis-le ! Dis-le ! Tu ferais beaucoup mieux de le dire… » Je me réveillais en nage… Mon cœur battait la chamade… Je mettais un temps fou à me rendormir… Et ça recommençait… Toujours le même rêve… Toujours leurs rires… De plus en plus offensants… J’ai fini par me lever… Je suis allée le chercher… Et je m’en suis infligé une trentaine de coups… En m’imaginant que c’était Moreau… Comment il a tapé fort !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire