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jeudi 26 août 2010

Escobarines: Vêpres





Mon cher tuteur,

Vivrais-je mille ans qu’ils seraient encore insuffisants pour me permettre de vous manifester toute l’étendue de ma gratitude. Que de bontés vous avez eues depuis toujours à mon égard !… Vous m’avez élevée et nourrie, vous m’avez donné la meilleure éducation qui soit et maintenant, en m’établissant auprès de Madame la baronne de D***, vous m’assurez un avenir aussi dépourvu que possible de craintes et de tourments… Comment ne vous en serais-je pas éternellement reconnaissante ?

Madame la baronne est sévère – comment le lui reprocher ?… – mais juste. Il suffit, pour ne pas l’indisposer, de ne faire preuve ni de paresse ni de mauvaise volonté. Vous me connaissez assez pour savoir que ce sont là des vices qui, grâce à Dieu, m’ont été épargnés. Avec son aide j’espère qu’elle sera toujours aussi satisfaite de la façon dont j’accomplis ma tâche qu’elle semble l’être aujourd’hui…

Dans sa grande bonté Madame la baronne a également pris à son service trois autres demoiselles de mon âge qui ont connu, elles aussi, le malheur d’être prématurément privées de leurs parents. C’est à elles que je dois d’avoir été, dimanche soir, sévèrement châtiée, pour ma plus grande mortification, sans que pourtant j’aie été réellement fautive. Elles avaient en effet décidé qu’au lieu de nous rendre à Vêpres, comme il eût été convenable, nous irions nous promener sur le mail, à l’ombre des platanes. Sans doute aurais-je dû – je le reconnais bien volontiers – les abandonner là et gagner seule l’église, mais je n’ai pas voulu, très vraisemblablement à tort, me montrer mauvaise camarade : aussi me suis-je rendue à leurs arguments. Et nous avons marché au hasard en devisant, si bien marché que nous nous sommes finalement perdues. Quand nous avons retrouvé notre chemin la nuit était sur le point de tomber et quand nous avons enfin regagné le manoir elle l’était définitivement. Dès que Madame la baronne nous a aperçues elle nous a intimé l’ordre d’aller nous préparer sur le champ pour la nuit. C’est son intendante qui nous a ensuite invitées à redescendre au salon pour y être corrigées toutes les quatre de la façon que je vous laisse le soin d’imaginer…

Voilà. Sans doute, mon cher tuteur, Madame la baronne, prendra-t-elle soin de vous mettre elle-même au fait de cette escapade et de ce qui s’en est suivi. Il fallait néanmoins que je vous en fasse moi-même au préalable l’aveu. Ma conscience l’exigeait. J’ose espérer que, de votre côté, vous n’en voudrez point trop à l’étourdie que vous savez que j’ai toujours été…

Votre affectionnée

Emilie




Ma chère Pauline,

Si tu savais comme je suis heureuse !… J’ai eu l’immense bonheur de passer dimanche quelques heures avec LUI grâce, en partie, à mes trois consoeurs qui m’ont fait l’amitié d’entrer dans mes intérêts : tu te doutes bien qu’il m’était impossible de disparaître seule toute une après-midi sans éveiller les soupçons et sans devoir finir par passer des aveux complets. Elles ont eu la bonté de m’attendre et de prétendre avec moi que nous nous étions toutes les quatre perdues au cours d’une promenade que nous avions entreprise en lieu et place des Vêpres. En vérité j’étais dans ses bras. Et j’y étais heureuse…

Il me semble voir, ma chère Pauline, ton sourcil se froncer. Tu sais tout comme moi – nous nous en sommes assez souvent toutes les deux entretenues ! – qu’on peut accorder beaucoup à un homme – tu me comprends à demi-mot – sans pour autant tout lui abandonner. Que lui resterait-il alors à convoiter ?… Il m’a suppliée de ne pas le laisser trop longtemps languir, de lui concéder, très vite, un autre rendez-vous. Je m’y suis engagée sans trop savoir comment je pourrai tenir ma promesse : je ne veux pas courir le risque d’être découverte. Je ne veux pas faire le désespoir de mon cher tuteur auquel j’ai dû, à cette occasion, pour la première fois mentir. Je ne veux pas non plus exposer mes amies à être une nouvelle fois sévèrement corrigées comme elles l’ont été par ma faute même s’il m’a semblé que l’une d’elles au moins tirait, pour je ne sais quelle obscure raison, un vif plaisir des coups qu’on lui administrait sur les fesses. Pour ma part je les ai supportés avec tout le courage souhaitable. C’était le moins que je pouvais faire sachant que j’étais responsable de tout…

Donne-moi de tes nouvelles, ma chère amie. De mon côté j’espère pouvoir t’apprendre bientôt que j’ai pu le revoir sans courir le moindre risque…

Mille baisers

Ton amie

Emilie

2 commentaires:

  1. J'adore ce genre de correspondance... cette langue pleine de jolis mots qui enjolivent les propos...
    Merci...

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  2. Ecrire étant d'abord et avant tout - et seulement? - pour moi un plaisir je peux bien m'offrir celui de changer de registre comme bon me semble... Je doutais un peu que celui-ci soit apprécié... Il l'est. La preuve!... J'en suis ravi...

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