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lundi 5 novembre 2012

Les confidences de Camille ( 11 )


Mon cher Flavian,

C’était un restaurant à atmosphère feutrée, à serveurs silencieux, à plats subtils et délicats… Il a voulu que je parle de moi… De ce que je faisais… De ce que j’aimais… « On travaille toute la sainte journée ensemble et on ne sait pratiquement rien l’un de l’autre… Rien de ce qui est important… Rien de ce qui compte… » Parler de moi ? Je voulais bien, oui… Mais pour en dire quoi ? Il n’y avait rien, dans ma vie, qui soit digne d’éveiller l’intérêt… Mes occupations ? Elles étaient d’une banalité à pleurer… Mes passions ? De vraies passions ? Je n’en avais aucune… Je m’en suis tirée par une pirouette… « Je suis quelqu’un de très ordinaire, tu sais ! » Il a souri… « Non… Quelqu’un qui a une fâcheuse tendance à se dévaloriser… »

Il n’a pas insisté… Et parlé d’autre chose… De Serge Lama… D’un livre de Pierre Bergounioux dont il venait d’achever la lecture… « Je te le prêterai… C’est envoûtant, tu verras… Proprement envoûtant… » De Prague qu’il rêvait de découvrir un jour… De sa femme partie travailler à Oslo… Une promotion inespérée pour elle… « Je l’ai vivement encouragée… Il était hors de question de laisser passer une chance pareille… Au prix, forcément, d’un certain nombre de sacrifices… Des mois et des mois on passe souvent chacun de notre côté… Sans se voir… Mais c’est pas à toi, avec ton mari en mer, que je vais devoir faire un dessin… Tu te débrouilles comment si c’est pas indiscret ? » Comment ça « je me débrouillais comment… » ? Qu’est-ce qu’il voulait dire ? « Tu as très bien compris… On est, toi comme moi, en pleine force de l’âge… On a des besoins… Inutile de se voiler la face… Des besoins qu’il faut bien qu’on assouvisse… D’une façon ou d’une autre… On s’entend bien tous les deux… On est très complices… Alors je suis certain que… » « Tais-toi, Charlie… S’il te plaît, tais-toi… » « Je me tais, oui… Mais réfléchis-y ! À tête reposée… » « C’est tout réfléchi… »

Je suis rentrée chez moi furieuse contre lui… Comment avait-il pu oser me proposer une chose pareille ? Comment avait-il pu envisager une seule seconde que je puisse accepter ? Et furieuse contre moi-même : je n’avais pas manifesté avec suffisamment de force mon refus et ma réprobation. Pire, j’avais laissé se poursuivre la soirée comme si de rien n’était… J’avais même, à la sortie du restaurant, consenti – comble du comble – à une petite promenade digestive par les rues piétonnes…

D’un autre côté… D’un autre côté il y avait quelque chose en moi qui ne pouvait pas lui donner complètement tort… Bien sûr que j’avais des besoins… Que je refoulais… Ou que j’assouvissais seule, avec une once de culpabilité, quand je n’y parvenais pas… Mais après tout… Patrice restait des six à huit mois en mer… Aurait-ce été un si grand crime que… Je chassais ces pensées avec horreur… Elles revenaient… De plus en plus souvent… Se faisaient de plus en plus insistantes… Il y avait, dans mon entourage, des femmes qui ne s’embarrassaient pas de tant de scrupules et qui n’étaient pourtant pas condamnées, comme moi, à de longues périodes d’abstinence… Oui, mais enfin ça ! C’était leur problème… Elles faisaient ce qu’elles voulaient… Moi… Moi, il n’aurait su en être question… Ah, non, alors !

Charlie n’avait rien changé à ses habitudes : il m’apportait le café le matin, un petit pain au chocolat à dix heures, me rendait visite dans mon bureau plusieurs fois par jour… Sans jamais hasarder la moindre allusion, sous quelque forme que ce soit, à la proposition qu’il m’avait faite ce soir-là… À tel point que je finissais par me demander si je n’avais pas rêvé… Si je ne lui avais pas prêté des propos qu’il n’avait jamais tenus… Ou que j’avais mal interprétés…

Je n’avais rien – strictement rien – à lui reprocher… Le problème ne venait pas – ou plus – de lui… Il venait maintenant de moi… Ça avait commencé un matin qu’une fesse posée sur le rebord de mon bureau il tentait de me convaincre de préférer Mozilla à Internet Explorer… Je m’étais brusquement imaginée dans ses bras… Je m’y trouvais bien… Incroyablement bien… J’avais aussitôt chassé cette image… Elle était revenue… Le lendemain… Le surlendemain… S’était faite plus précise… Plus insistante… C’en était très vite arrivé au point qu’il ne pouvait plus apparaître à la porte de mon bureau sans que je me représente blottie contre lui… Ça prenait un tour de plus en plus tendre… De plus en plus sensuel… Il esquissait des caresses… Je m’y abandonnais… Avec volupté… J’étais en danger… À l’évidence j’étais en danger…

Je vous embrasse, Flavian…

À bientôt…

CAMILLE

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