dimanche 30 novembre 2014

Fessées croisées (1)

16 juillet

Dans une heure on sera partis… En route pour le Lavandou. Comme l’année dernière. Comme celle d’avant. Et comme, très vraisemblablement, toutes celles à venir. Gilles ne conçoit pas les vacances ailleurs que là où il les a toujours passées. Ailleurs que chez papa-maman. Ce qui n’a rien d’insupportable en soi : ses parents sont des gens charmants qui se mettraient en quatre pour faire plaisir. Ses deux frères sont d’un commerce agréable. Je m’entends à la perfection avec Christine, la femme de Charles, à qui je fais mes confidences… Et c’est réciproque… Moins avec Mélanie, la compagne de Bruno, qui a tendance, sous prétexte qu’elle poursuit des études de linguistique, à prendre tout le monde de haut et à étaler, à tout bout de champ, ses connaissances. Mais bon… elle est jeune – tout juste 22 ans – et à condition de la recadrer chaque fois que c’est nécessaire, on arrive à faire avec. Non. Ce sont de vraies vacances qui nous attendent. Avec grasses matinées, petits déjeuners qui s’éternisent, plage, mer, soleil, farniente. Que demander de plus ? Que demander de mieux ? Rien sans doute. Enfin, si ! Si ! Quelques jours en tête à tête avec Gilles. Seule à seul. Tous les deux. Rien que nous deux. Que nous puissions nous extirper de la routine. Du quotidien. Nous retrouver. Parce qu’on est en train de se perdre, là. Tout doucement. Insidieusement. Sans heurts. Sans à-coups. On se parle, oui… Pour échanger des banalités. On dort ensemble. On dort et c’est tout. Il n’a plus envie de moi. Et je ne suis pas sûre d’avoir envie de lui. Alors peut-être que si on avait réussi à s’évader un peu… Je ne le lui ai pas demandé : je sais trop bien quelle aurait été la réponse…



18 heures




Christine m’a aidée à me réapproprier la chambre, à vider les sacs et à en répartir le contenu dans les placards muraux pendant que nos chers maris sirotaient – déjà ! – un pastis sur la terrasse en compagnie de leur père…
– Il y a longtemps que vous êtes là ?
– Quatre jours… Samedi on est arrivés…
– Et alors ? Ça se passe comment ?
– Oh, comme d’habitude… Tranquille…
– Mélanie ?
– Avec nous elle est charmante… Par contre avec les beaux-parents, c’est plus que limite… Elle est d’une agressivité… Sûrement il y a eu quelque chose… Je sais pas quoi, mais il y a eu quelque chose… Ou alors ça a à voir avec le départ précipité de Bruno…
– Mais oui, c’est quoi à propos cette histoire ? Il est passé où ?
– Alors ça ! Pour savoir… Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il a filé comme un dératé avant-hier… En la laissant là… Soi-disant que le boulot le rappelait en urgence… Mais bon…
– Il y a de l’eau dans le gaz ?
– C’est pas l’impression que ça donne… C’est pas ce qu’elle dit non plus…
– Et toi, avec Charles, ça en est où ?
– Au même point… Exactement au même point que l’an dernier… C’est convivial… Jamais un mot plus haut que l’autre… Mais il y a rien… Il y a plus rien… Des mois qu’il m’a pas touchée… Alors ou bien je fais avec… En m’offrant un petit extra de temps en temps… Quand un type me plaît…
– C’est arrivé ?
– Pas encore, non… Ou bien je me tire carrément… J’y pense de plus en plus… Faudrait vraiment pas grand’chose pour que je saute le pas maintenant… Et de ton côté ?
– Copie conforme… À croire que c’est toujours comme ça que ça se passe… Pour tout le monde… Qu’après quelques années… C’est désespérant… Complètement désespérant…



22 heures


Mélanie est descendue en maillot… Un deux-pièces grenat… Qui a fait froncer les sourcils au beau-père…
– C’est pas une tenue pour passer à table, ça !
– Oh, ben quoi ! Avec la chaleur qu’il fait…
– Quand même ! Il y a des limites…
– Ce que vous pouvez être vieux jeu ! C’est pas croyable, ça !
Geneviève a posé la main sur l’avant-bras de son mari…
– Laisse, Jacques ! Laisse !
Et s’est tournée vers moi… Ça allait ? On était bien installés ? Si on avait besoin de quoi que ce soit…
Le dessert avalé, les hommes sont retournés sur la terrasse… Avec des bières… Ils y sont encore…






jeudi 23 octobre 2014

Le Centre (75)



75

– Ça y est ?
– Ben oui, ça y est, oui…
– Eh bien, raconte, quoi !
– Il y a rien à raconter… J’ai fait ce qu’il voulait… Je l’ai fait… Et puis voilà…
– Il te reste plus qu’à espérer qu’il tienne sa promesse… Qu’il aille pas chanter ça sur tous les toits… T’aurais bonne mine…
– Et aussi à espérer qu’il va me foutre la paix maintenant… Qu’il va pas être sans arrêt après moi…
– Parce que ?
– Parce qu’il est allé se mettre dans la tête que j’adore ça les fessées…
– Il est en droit de le penser, non ? Après ce que tu lui as montré…
– Et il se verrait bien m’en flanquer une…
– Ça te tenterait pas ?
– Non, mais ça va pas ! Manquerait plus que ça !
– Je sais pas, moi… C’est pas mon truc… Mais enfin j’essaie d’imaginer… Je suppose que s’en coller toute seule, même si on y trouve d’une certaine façon son compte, ça doit finir par être frustrant au bout d’un moment… On doit avoir envie de la main de quelqu’un d’autre, non ?
– Ah, ben ça !
– Eh ben alors !
– Mais c’est un gamin enfin ! Vingt ans… Non, mais tu te rends compte ?
– Mouais…
– Ça te choquerait pas, toi ?
– Il en a déjà vu pas mal… Alors un peu plus un peu moins…
– S’agirait pas seulement de voir cette fois, mais de… Oh, non… Non… Comment j’aurais trop la honte… Il en est pas question… Alors ça il en est pas question…
– C’est toi qui vois, hein ! Moi, ce que j’en dis…


– Il a voulu que je reste…
– Qui ça ?
– Ben, Léo, tiens… Au boulot hier soir… Il a voulu que je reste… Il a inventé des prétextes… Jusqu’à ce que tout le monde soit parti… Qu’il y ait plus que nous…
– Histoire de t’en flanquer une, j’parie…
– Non… Oh, non… Non… Pas ça… Non… Ce qu’il voulait, c’était voir les traces de l’autre soir en vrai… « Parce que tu comprends… À la cam, c’est pas pareil… On en profite pas autant… »
– Et alors ? Tu lui as montré ?
– Ben, oui… Oui…
– Parce que ? Il t’a menacé ?
– Non… Pas vraiment, non… C’est plutôt… Je sais pas comment expliquer… C’est plutôt qu’il paraissait tellement sûr que j’allais le faire… Certain que j’allais pas dire non… Que c’en devenait impossible de pas en passer par où il voulait… Tu comprends ?
– Pas vraiment, non… Bon, mais… et alors ?
– Et alors… Ben rien… Il a regardé…

– C’est toi qui l’as baissé ta culotte ou c’est lui ?
– Qu’est-ce que ça peut faire, ça ?
– C’est lui, hein ? Je suis sûre que c’est lui… Il a touché ?
– Non, mais ça va pas ! Manquerait plus que ça…
– Même pas effleuré ? Juste sur les marques ?
– Et quand bien même il aurait effleuré, ç’aurait pas été un drame…
– Il faisait quoi alors s’il touchait pas ?
– Il regardait… Et puis il parlait…
– Ah, oui ? Il disait quoi ?
– Oh, mais t’en as pas marre de toutes ces questions sans arrêt ?
– C’est pas bien difficile à deviner ce qu’il disait… Eh ben dis donc ! Toi qui voulais pas avoir honte… T’as dû être servie…

lundi 29 septembre 2014

La petite vendeuse (23)

– Vous avez fait que ça ? En trois heures ?
– C’est parce que…
– Parce que quoi ?
– Aliane m’a donné des trucs qu’étaient urgents et j’ai pas eu le temps du coup…
– Non, mais vous vous fichez de moi ? Faut cinq minutes pour déballer deux cartons… Me dites pas que vous les avez pas eues…
– Ben si, mais…
– Mais rien du tout… Vous avez glandé et puis voilà… Bon, mais je vais vous en faire passer l’envie, moi, vous allez voir… Je peux vous assurer que je vais vous en faire passer l’envie… Et une bonne fois pour toutes… Allez, amenez-vous là… Vous savez ce qui vous attend, je suppose…


– Qu’est-ce qu’on entend bien du magasin, à côté… C’est de la folie… Comme si on était là, dans la réserve, avec vous…J’aurais pu compter les coups si j’avais voulu…
– Et encore ! La porte était fermée… Le jour où on la laissera ouverte…
– T’as pas dû taper bien fort… Elle a pas crié… À peine gémi…
– Oh, si ! Si ! Tiens, regarde ! Tournez-vous, vous ! Tu vois ?
– Ah, oui ! Quand même… Elle a dû sacrément se retenir, dis donc ! La prochaine fois faudra lui faire au martinet… Ou à la cravache… Oui… Plutôt à la cravache… Et alors là je la mets au défi… Si vraiment elle arrive à pas bramer je lui tire mon chapeau… Surtout si c’est moi qui officie…
– Il y a du monde qu’est passé au magasin pendant que je m’occupais d’elle ?
– Un peu… Un bonhomme… C’était la première fois que je le voyais… Et puis la vieille mère Robin… Qu’a très bien compris ce qui se passait… Qui, comme par hasard, était attirée par les rangées de pulls près de la porte de la réserve… Elle crevait d’envie d’y coller l’oreille…
– Elle t’a dit quelque chose ?
– Non… Rien… Mais son air parlait pour elle… Elle jubilait… Elle jubilait littéralement… Ah, tu peux être tranquille que si les gens étaient pas au courant maintenant ils vont l’être… Ça va faire le tour du pays… Bon, mais on en fait quoi d’elle en attendant ?
– Qu’est-ce t’aimerais ?
– Qu’on la laisse comme ça… À poil… Et qu’on la foute au coin… Les mains sur la tête…
– Oui… Ça va lui donner l’occasion de réfléchir un peu… Parce qu’après tout ce qu’on a fait pour elle, elle pourrait au moins avoir la décence de mettre un minimum la main à la pâte…
– Oui, oh, mais ça ! Un poil long comme ça elle a dans la main… On lui demande pas grand chose pourtant…
– Oh, mais ça va changer… Je peux t’assurer que ça va changer… Qu’elle le veuille ou non… Eh bien, vous ! Vous avez entendu ? Oui ? Eh bien alors ! Qu’est-ce que vous attendez ? C’est quand même un monde de devoir tout vous répéter comme ça sans arrêt…


Il s’est passé une heure… Une autre… À côté ça parlait… Ça marchait… Ça riait… Une autre heure encore… Et puis Léonie est venue… Elle m’a bandé les yeux… Sans un mot… Est repartie… Revenue… Encore repartie… Encore revenue… Il y avait quelqu’un avec elle… Ça a chuchoté… Ça s’est esclaffé…Plusieurs ils étaient… Au moins trois…
– Mais c’est que c’est vrai en plus ! J’y croyais pas… J’y croyais vraiment pas…
– Ah, ça, moi non plus !
Une voix d’homme… Une voix de femme… Jeunes toutes les deux…
– On vous l’avait dit… On vous l’avait pas dit ?
– C’est fou… C’est complètement fou…
Un doigt qui m’effleure les fesses… Une main qui les parcourt et reparcourt…
– C’est tout chaud…
Une deuxième la rejoint…
– Elle doit déguster n’empêche…
On me palpe… On me triture… On me saisit à pleine chair…
– N’empêche… N’empêche… J’aurais bien voulu voir ça…
Et la voix de Léonie…
– Oh, mais vous verrez… La prochaine fois vous verrez…

– C’était qui ces gens-là ?
– Ça vous regarde pas…

dimanche 21 septembre 2014

Le Centre (74)



– Tu l’as vu ?
– Ben oui… Forcément, ça ! Au boulot…
– Et alors ?
– Je sais pas… Au début, quand on s’est dit bonjour, il m’a paru complètement normal… Mais après… À la machine à café…
– Il t’a dit quelque chose ?
– Rien de spécial, non… Mais sa façon de me regarder…
– Peut-être que tu te fais des idées…
– J’espère…
– Ou que c’est toi qui lui as paru bizarre… À force d’épier ses réactions… Et que c’est pour ça ses regards…
– Peut-être, oui… Peut-être… Vaudrait mieux…


– Mais arrête de te prendre le chou avec ça…
– Je me prends pas le chou !
– Ah, non ? Ça fait trois jours que tu parles que de ça… Que tu penses qu’à ça… Que tu épluches le moindre mot, le moindre sourire, le moindre froncement de sourcil de ce Léo… Que tu ne vis plus que par lui… Qu’à travers lui…
– Non, mais tu te rends pas compte… Tu te rends pas compte quel enfer c’est pour moi… Quelle épée de Damoclès j’ai suspendue au-dessus de la tête… T’imagines s’il se met à raconter ça ? Rien que d’y penser…
– Il l’aurait déjà fait…
– Il l’a peut-être fait… Sûrement d’ailleurs… Alors, pour le moment, on se contente de rigoler derrière mon dos… Jusqu’au jour où ça va me revenir en pleine figure… D’ailleurs il y en a deux ce matin elles chuchotaient en me regardant… En me regardant et en rigolant en douce…
– Toi, t’es en train de devenir complètement parano…


– Je lui ai parlé… J’en pouvais plus… J’en pouvais vraiment plus… Alors je lui ai carrément demandé s’il l’avait éteinte sa cam l’autre soir…
– Et ?
– Il m’a dit que non… Qu’elle était restée allumée…
– Ah…
– Et qu’il regrettait pas… Parce que ce que ça lui avait permis de voir… Mais que jamais il aurait cru ça de moi… Jamais… J’étais mal, mais mal…
– J’imagine…
– Il en a pas parlé en tout cas…
– T’es sûre ?
– Il me l’a juré… « Non… J’en ai pas ENCORE parlé… J’attendais que tu sortes du bois… Je savais que tu finirais par le faire… Et je n’en parlerai pas, mais à une condition… J’ai beaucoup apprécié le délicieux petit spectacle que tu m’as offert l’autre soir… Alors tu vas recommencer… »
– Le salaud ! Non, mais quel salaud !
– J’ai bien essayé de discuter… De l’apitoyer… Il y a rien eu à faire… « C’est à prendre ou à laisser… Et le même spectacle je veux… Exactement le même… Et ce soir sans faute… Sinon demain matin toute la boîte est au courant… Et je fournirai des preuves de ce que j’avance »
– Quelle petite ordure !
– Ah, ça, tu l’as dit…
– Tu vas faire quoi ?
– Comme si j’avais le choix…
– Tu peux peut-être essayer de gagner du temps… Ou… Je sais pas, moi…
– C’est reculer pour mieux sauter… Il est vraiment très déterminé, tu sais ! Alors plus vite ce sera fait plus vite je serai débarrassé…


– Jessica ? T’en as mis un temps pour te connecter ! Bon, ben allez ! À toi de jouer… Et comme l’autre soir, hein ! Exactement comme l’autre soir…
 (à suivre)

mercredi 10 septembre 2014

La petite vendeuse (22)

– C’est bizarre quand même…
– Quoi donc, Aliane ?
– Ben, qu’on ait pas de retours… Comme s’ils étaient pas au courant qu’elle se prend la fessée ta patronne les gens…
– Peut-être qu’il en a pas parlé Raphaël… Qu’il a pas raconté…
– Oui, ben alors là, ça m’étonnerait… Le connaissant… Il a rien eu de plus pressé…
– Ou c’est parce qu’ils la voient pas au magasin… Ils la verraient… Ça donnerait…
– Il y a toutes les chances, oui…
– Suffit qu’elle y descende avec nous alors… On en aura le cœur net…


– Une grosse commande on a reçue… Dix colis… Alors vous savez pas ? Vous allez l’étiqueter… Et la mettre en place… Vous saurez faire ça quand même ?
Je n’ai pas répondu… Je me suis rendue en réserve… Et mise au travail… À quatre pattes j’ai déballé les cartons… Elles ont passé toutes les deux le nez à la porte…
– Géniale la position…
– Mais ce serait encore mieux le cul à l’air…
– Ça, c’est pas bien compliqué… Eh bien, vous ? Vous avez entendu ? Oui? Eh ben alors ! Qu’est-ce que vous attendez ?


Deux heures durant j’ai reconnu, étiqueté, vérifié, rangé… Jusqu’à ce qu’Aliane vienne me chercher…
– Rhabillez-vous et allez vous occuper de la vitrine… Le but, c’était qu’on vous voie… Pas que vous restiez confinée là-dedans…


Ça a été tout de suite… Presque tout de suite…
– Ben alors, Madame Cartier, on reprend du service ? Ça fait plaisir de vous revoir depuis le temps ! On se demandait ce que vous deveniez dans le coin… C’est pas possible qu’on se disait… Elles la séquestrent ses petites vendeuses… Remarquez ! C’est pas vraiment qu’ils vous regrettent les gens, hein ! Comme ils disent : elle est bien gentille la pauvre femme… Elle ferait pas de mal à une mouche… Mais faut dire ce qui y est… Elle est vraiment pas faite pour le commerce… On se demande pour quoi elle est faite d’ailleurs… Non… Faut reconnaître… Elle a vraiment eu de la chance… D’abord cette affaire qui lui tombe toute rôtie dans le bec… Et puis maintenant ces deux petites – elles sont adorables ces gamines – ces deux petites qui s’ocupent de tout… Et faut voir comme ! Et pendant ce temps-là, elle, elle se tourne les pouces… Ah, elle est vraiment née sous une bonne étoile, on peut pas dire…


– Elle a pas tort finalement… Qu’est-ce que vous faites de vos journées ? Rien…
– Hein ? Non, mais attendez ! Je m’occupe de tout là-haut… La cuisine… Les courses… La lessive… Le repassage…
– Et alors ? C’est la moindre des choses, non ? Parce que qui c’est qui se tape tout le boulot en bas pendant ce temps-là ? Qui c’est qui vous fait vivre au bout du compte ?
– C’est vrai qu’elle pourrait faire un effort…
– Oh, mais elle va le faire ! Et on va pas lui demander son avis… Dorénavant elle descendra s’occuper du ménage au magasin… De reconnaître la marchandise… De la mettre en rayons… Bref, tout ce qui est à sa portée on lui laissera… Fini le club Med…


– De toute la journée pas la moindre allusion en tout cas… Alors ou bien Raphaël n’a encore rien dit… Mais ça, ça m’étonnerait vraiment… Ou bien ils n’y croient qu’à moitié les gens… Ils se demandent si c’est du lard ou du cochon… Parce qu’avec Raphaël…
– Sinon… Sinon on a une solution toute trouvée…
– En parler nous-mêmes…
– Ou mieux encore : une bonne cinglée, au matinet, dans la réserve… Ce serait bien le diable qu’il y ait pas quelqu’un qui finisse par rentrer… Et qui entende à défaut de voir… Surtout si elle braille, selon sa bonne habitude, comme un cochon qu’on égorge…

samedi 30 août 2014

Le Centre (73)



– Allô… Pauline ? Je te réveille ?
– Ah, oui… Oui… À trois heures du matin tu me réveilles, oui… Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Faut que je te demande un truc… Faut absolument que je te demande un truc… C’est hyper important…
– Ben, vas-y ! Mais dépêche-toi ! Je tombe de sommeil…
– Quand on éteint l’écran de l’ordi, mais qu’on oublie de fermer la cam, l’autre, à l’autre bout, il peut quand même continuer à voir ?
– Et tu me déranges au milieu de la nuit pour ça ?
– Réponds-moi, je t’en supplie…
– Ben, évidemment qu’il peut… Je comprends même pas que tu poses la question…
– Je m’en doutais… Ouais… Je suis foutue, quoi ! Je suis morte…
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– C’est que tu sais… Léo… Le petit jeune en interim qu’ils ont mis aux expéditions… Je t’en ai bien parlé…
– Écoute, Jessica, s’il te plaît, sois gentille ! On déjeunera ensemble demain à midi si tu veux… Et tu me raconteras tout ça… Mais là faut vraiment que j’aille dormir… Je suis crevée d’une force…


– Excuse-moi pour cette nuit… Mais j’étais complètement paniquée… Et à part toi qui j’aurais pu appeler ?
– J’y ai gagné d’avoir la tête dans le cul toute la matinée… Mais bon… On est samedi… J’ai tout le week-end pour récupérer…
– Oui… Bon, mais alors, comme je te disais… Leo… Un petit collègue… Qu’est pas désagréable comme garçon… Qu’est branché musique à fond… Et qu’a entrepris de me faire partager sa passion pour la country… Qu’a fini, à la longue, par me demander comme amie sur Facebook… J’avais pas vraiment de raison de refuser… Et du coup, de temps en temps, quand il me voit connectée, il me fait signe et on se taille une petite bavette… On discute musique… États-Unis… Piercings… Tatouages… Un peu de tout… C’est ce qui s’est passé hier soir… Sauf qu’à un moment on a sonné… « Je sais pas ce que c’est… Bon, ben j’te laisse… Je vais voir… À lundi, au boulot… » Et j’ai éteint l’écran… Dans ma précipitation seulement l’écran… Et j’ai filé ouvrir… C’était ma voisine : le facteur avait laissé un colis pour moi… Le temps de boire un café avec elle et je suis revenue me coucher… Sans plus penser à l’ordi… C’est dans la nuit que ça m’est revenu… Que ça m’a réveillée en sursaut… Que j’ai foncé voir…
– Il était encore connecté ?
– Non… Mais ça veut rien dire… Ça veut pas dire qu’il avait coupé tout de suite…
– Bon, mais au pire… Il t’a regardée te déshabiller, c’est ça ? Il t’a vue à poil ? C’est vrai que c’est gênant… Surtout un collègue… Mais c’est pas une catastrophe non plus… Au jour d’aujourd’hui…
– Oui, mais non… Il y a pas que ça…
– Ah…
– Hou la la… Quand j’y pense…
– Il y a quoi de si terrible ? T’as fait un peu joujou toute seule sur le lit ?
– Pas ça, non… Pire…
– Pire ? Je vois pas…
– Mais si ! Ho la la ! Comment c’est pas facile à dire… Même si je sais qu’avec toi… Parce que c’est le genre de truc… Disons que des fois j’aime bien me… Avec un martinet… Ou une cravache…
– Ah, oui ! D’accord… Là, c’est plus vraiment la même chose…
– Non… Surtout qu’après je passe un temps fou à me regarder les marques dans la glace… Qu’elle est en plein en face de l’ordi la glace… Et que, comme par hasard, hier soir j’y ai passé encore plus de temps que d’habitude…
– Je vois…



– Ah, je suis dans de beaux draps, ça, c’est sûr… T’imagines s’il a fait des captures d’écran… Ou seulement s’il raconte… La honte !
– Oui… Enfin, d’un autre côté, il y a rien de sûr… Si ça tombe il a déconnecté dès que t’as été partie…
– C’est tout le problème… Je peux pas avoir de certitude… Ni dans un sens ni dans l’autre…
– À ta place, moi, j’irais faire un tour sur Facebook… Dès que possible… Et s’il y est…
– J’engage la conversation : « Bon, mon petit Léo, j’ai une question à te poser… Est-ce qu’hier soir tu m’as vue à l’œuvre ? En train de me cingler allègrement les fesses ? Et alors ? T’en as pensé quoi ? Ça t’a plu ? » Non, mais t’es vraiment pas bien, toi, hein, par moments…
– Non… Évidemment pas… Mais ça te permettrait de te faire une idée… De voir s’il y a quelque chose de changé… Dans son comportement… Dans sa façon d’être avec toi… Des fois il suffit de pas grand’chose…
– Oui, ben ça je verrai lundi… Jusque là… J’ai bien trop la trouille, attends !

( à suivre…)